12A- Dominique S. L'amitié

l’amitié

Nous sommes arrivés par le train 2987 de 10H53.

Nous étions 50 jeunes débarqués du camp 3024.

Peu de temps après, nous avons été pris en charge par des compagnies autoroutières qui nous ont dispersés par petits groupes sur tout le territoire.

Je suis descendu à un arrêt « hygiénique » sur une aire d’autoroute et l’autocar est reparti sans m’attendre...

Je ne parlais pas la langue du pays et je n’avais pas d’argent sur moi.

Je me suis assis sur le talus. J’attendais…Quoi ? Je ne sais pas. Mon destin, certainement.

Un camionneur s’est arrêté. Il est venu me voir, m’a parlé, mais je n’ai rien compris.

Il est revenu quelques instants plus tard avec une bouteille de vin et un sandwich. J’ai laissé le vin et dévoré le sandwich.

Peu de temps après, il m’a fait comprendre par gestes qu’il m’invitait à monter dans son camion. Dix ans plus tard, nous habitons la même ville, nous faisons le même métier. Chaque fois qu’il est possible nous passons de bons moments ensemble. Nous ne parlons pas beaucoup, nous sommes des taiseux comme on dit. Je ne crois pas qu’on pourrait passer quinze jours sans se voir.

On n’a jamais essayé.

Hier, il m’a appelé pour me dire qu’il avait des ennuis. Je savais qu’il voyait des spécialistes. On lui avait diagnostiqué une maladie orpheline dont je n’arrivais pas à mémoriser le nom. Je ne lui ai pas posé de questions, on s’est donné rendez-vous au café du commerce, en face du boulot. Quand il est arrivé, j’ai tout de suite vu que c’était grave. Ses lèvres étaient blanches, son teint gris. Je l’attendais au bar devant un demi pression. C’était dans nos habitudes.

Il y avait vraiment quelque chose d’étrange qui se passait. D’un signe de tête, il m’a fait comprendre qu’il fallait qu’on prenne une table. Je l’ai suivi. En passant il a commandé sa bière. On s’est installé au fond, et on a attendu en silence que la serveuse lui apporte sa consommation. Il a bu une gorgée, ça avait du mal à passer. J’ai rien dit, j’attendais.

- On m’a donné trois mois.

- ….

C’était une condamnation. Une condamnation d’un innocent. Je ne pouvais pas parlé. Les mots étaient inutiles, là encore plus qu’ailleurs. J’étais là, il le savait. Je le savais. J’étais là pour lui, de toutes mes forces, de toute mon âme, de tout mon cœur. Je savais que je serais là jusqu’au bout si bout il y avait. Je ferais tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire, je ferais surtout ce qu’il me dirait de faire.

Je ne disais rien, c’était inutile, le seul truc : écouter, entendre, comprendre et faire ce qu’il me dirait de faire.

Je ne pensais même pas à mon chagrin, au prix de son absence. Il n’y avait que le moment présent. Je regardais ma bière et j’attendais.

Lui non plus ne parlait pas. Lui aussi regardait sa bière.

- J’ai posé ma dém’

- Pour quand ?

- Aujourd’hui, je ne fais pas de préavis, je me suis arrangé avec le patron. Je vais partir.

- Où ? je pensais à l’hospitalisation

- Au bord de la mer

On partirait tous les deux. Ma femme a tout de suite été d’accord. Pour la sienne, c’était plus compliqué. Ça se comprenait, mais elle a fini par céder.

On a loué un gîte en Italie. Au bord de la mer. On mangeait des fruits de mer, on buvait un peu. On fumait aussi. De l’herbe. C’était nouveau. On n’avait jamais essayé avant.

Souvent, le soir on restait à la maison, je regardais la télé et lui trifouillais sur internet.

C’était des chouettes vacances. Il y avait une infirmière qui passait deux fois par jour. Il n’avait pas l’air de souffrir.

On était heureux.

Et puis, ça s’est dégradé, on s’y attendait. Il n’a pas voulu aller à l’hôpital, ni se faire opérer. Il a dit que ça ne servirait à rien.

Il avait trouvé une adresse en Belgique. C’est ça qu’il cherchait sur la toile.

On est parti avec mon semi, c’était en banlieue de Bruxelles, une petite maison particulière assez sympa.

Un couple nous a accueillis, je crois qu’ils étaient médecins.

Ils nous ont expliqué comment ça allait se passer.

- T’es pas obligé de rester. T’en as fait assez.

- Je reste

- Merci

On est passé dans une petite chambre avec une grande baie vitrée. On voyait le jardin avec des roses et beaucoup d’oiseaux. Il m’a dit au revoir. J’ai attendu. Et puis, la dame est venue et m’a dit que c’était fini.

Je suis revenu seul dans mon semi. J’ai repris le boulot.

Et depuis, j’ai mal.