12A- Lucie B - L'ange - ami

L’ange – ami

Mon trop cher ami,

je voudrais bien que tu aies été le seul, l’unique, l’irremplaçable, l’inséparable ami, celui que l’on pense avoir près de soi tout au long de sa vie, celui qui est là quand tout chavire, celui qui se tait quand il n’y a plus rien à dire ou qu’il vaut mieux écouter les feuilles des arbres chanter avant l’orage plutôt que de parler du mauvais temps qui s’en vient. J’aurais aimé te connaître dès ma tendre enfance. Tu aurais déjà été un adolescent fougueux, mordant dans la vie.

Trop cher ami, rencontré au milieu de ma vie, le jour même de mes 35 ans, le jour où j’allais m’installer à Ottawa pour deux ans, et qui en devinrent vingt. Conteur sans vergogne, tu savais captiver ton public, quel qu’il fut. Je me suis sentie tout de suite près de toi malgré la douzaine de convives inconnus autour de la table du restaurant. Te souviendrais-tu qui, de nous deux, le repas terminé, avait invité l’autre à converser dans un endroit plus tranquille ? Peu importe. Rétrospectivement, nos vies changeaient à partir de ce moment-là.

Un ange, voilà ce que nous aurons été l’un pour l’autre. Le seul, l’unique, l’irremplaçable, l’inséparable.

Dans les méandres de nos âmes, au fil des années, au fil de nos amours respectives, de nos tournants importants, nous aurons été présents l’un à l’autre. Dans mes égarements les plus profonds, dans tes peines sans espoir, il y a toujours eu l’oreille attentive de l’un, le cœur sensible de l’autre. Et nos rires, nos auto-dérisions, cet humour si souvent salvateur.

Une chose remarquable chez toi, l’ange-ami, c’est que tu ne craignais pas de parler des « vraies affaires », comme tu disais. Les « vraies affaires », c’étaient nos sentiments, nos peurs, nos joies, nos espoirs, nos peines présentes et passées. Avec toi, je pouvais explorer les pourquoi et les comment. Et essayer de faire sens de la vie. De trouver un sens qui réconforte.

Même si je connaissais ta réponse, je t’ai souvent demandé conseil quant à des choix difficiles de mon existence. « Que ferait l’amour ? » était ta réponse. Et oui, il fallait que je cherche en moi la sagesse pour dépasser mes craintes et mes hésitations, que je me laisse plutôt bercer par l’amour de moi, l’amour des autres, l’amour universel, l’amour avec un grand A.

Durant toutes les années de notre forte amitié, nous avons été heureux des victoires de l’autre, encourageants de nos cheminements vers une paix intérieure, la sérénité.

Maintenant que je ne peux être près de toi qu’en pensée, je souris parfois en imaginant comment tu aurais réagi dans certaines situations. Comment tu aurais réagi lorsque tu avais encore toute ta tête, ta vivacité d’esprit, ton sens de la répartie. Malheureusement, ces facultés qui faisaient de toi l’être unique, singulier et parfois léger, se sont affaiblies les dernières années de ton passage sur Terre.

L’ange-ami, il est trop tard pour être ensemble. Je ne veux pas regretter ton absence même si tu as laissé un grand vide. Je pense plutôt à ces impérissables moments forts, de peine ou d’allégresse, pendant lesquels nous nous sentions unis. J’en prendrais encore et encore de ces moments de bonheur sain avec toi.

Je crois que je te connaissais bien, cher ange-ami, mais je me demande ce que tu aurais écrit sur notre amitié. Malsaine curiosité, juste pour me rassurer de l’importance que j’ai prise dans ta vie.