12C - Bruno - Christophe

« Vas-y, mets la gomme ! » Christophe n’attendit pas la fin de ma phrase pour faire décoller à nouveau la décapotable dans un jaillissement de graviers. Cette fois, une accélération inouïe me plaqua au siège à mesure qu’il passait les vitesses avec la maestria d’un pilote de course. Le compteur marquait déjà le 100 à l’heure alors que nous venions à peine de repartir. Le vent fouettait mon visage et les platanes du Bois de Boulogne défilaient à toute vitesse sous la lumière des phares de la Spitfire 1500. Je jetais à nouveau un coup d’oeil sur l’aiguille : 140 ! Après un rapide regard complice, Christophe la poussa encore jusqu’à 160, avant de rétrograder avec précipitation à l’approche du carrefour suivant. Vu l’heure tardive, il nous fallait maintenant rentrer. Une demie heure avait passé depuis que nous avions quitté la table du dîner alors que nous devions simplement contempler dans le garage la dernière acquisition de son père. Dès notre retour, on nous fit la leçon. Face à l’insistance de ma mère à savoir ce qui nous avait retenus si longtemps dehors, je tentai une explication vaseuse. Christophe vint à mon secours. « Il voulait voir le moteur de la Triumph, alors je lui ai tout montré : le carbu, la boîte de vitesse, le filtre à huile... Il y connaissait rien c’t’andouille ». Je regardai dans sa direction, stupéfait de l’aplomb avec lequel il avait asséné ce mensonge sans rien en laisser paraître. Je restai en quête d’un regard entendu, d’un clin d’oeil discret, qui ne vint pas. J’admirai alors son calme, son assurance et surtout son habileté : en attirant l’attention sur mon ignorance prétendue, il neutralisait tous les soupçons de l’assistance. À 18 ans, Christophe n’avait qu’un an de plus que moi mais il me dépassait largement en maturité. Quelques instants plus tard, au moment où nous prenions congé de nos hôtes, je le vis replacer d’un geste sûr la clef de contact dans la poche du veston de son père accroché à la patère de l’entrée, là où il l’avait subtilisée un peu plus tôt dans la soirée. J’eus en cet instant précis comme une révélation en pensant que, peut-être, on devenait adulte à partir du jour où l’on savait mentir sans se faire prendre.

J’avais fait la connaissance de Christophe et de ses parents quelques semaines plus tôt lors de leur emménagement dans l’appartement situé sur le même palier que le nôtre. Ils étaient arrivés un samedi de juin et j’avais offert mon aide. Mû davantage par la curiosité que l’envie de paraître serviable, je souhaitais en secret profiter de l’occasion pour découvrir de quoi était fait le quotidien de nos futurs voisins. L’envie m’en passa très vite. À peine leur avais-je offert mes services que leur fils plaça entre mes mains bon nombre d’objets destinés à rejoindre sa chambre. De manière inattendue, la confiance qu’il me témoignait spontanément mit un frein à mon dessein inquisiteur et je m’abstins aussitôt de toute tentative indiscrète. Plus étrange encore fut la sensation suscitée par notre rencontre. Dès le premier regard, il me sembla que nous nous connaissions déjà avant même de nous parler. Notre premier face à face me fit l’impression d’une reconnaissance, d’une évidence à trouver devant moi une image familière. Nous n’avions pourtant dans notre physionomie et notre silhouette aucun point commun : de constitution plutôt frêle, il présentait un visage assez ingrat, encore marqué par les restes d’une acné massive et surmonté d’une tignasse blonde mal disciplinée. Mon embonpoint, mon visage encore poupin et ma coiffure d’enfant sage faisaient contraste. Nos tempéraments jumeaux s’accordaient en revanche parfaitement, à tel point que je ressentis s’instaurer ce jour-là entre nous au cours de nos allers et venues une entente muette mêlée de connivence évidente. Le fou rire déclenché par la chute d’un carton dans l’escalier menant à son nouvel appartement donna le ton de nos échanges à venir.

Dans les premiers temps, une réserve diffuse me retenait cependant de m’ouvrir à mon nouveau voisin. Christophe était au contraire d’un naturel expansif et n’hésita pas, à la faveur de notre désœuvrement des premiers jours de juillet, à me faire part de son échec au bac, de son goût pour les actrices de la nouvelle vague, de son peu d’intérêt pour les Beatles et de sa préférence pour les groupes de rock. Il évoqua aussi d’un ton grave, qui tranchait avec nos échanges enjoués, la perte de son frère, alors en bas-âge, dix ans auparavant. Il se livrait à cœur ouvert, sans honte, sans chercher à se faire valoir. Sa franchise m’incita à faire de même. Pour la première fois de ma vie, je m’entendis raconter les détails de mon existence, de mes premiers souvenirs de vacances à la mer, jusqu’à ma première fois avec Agathe. Je n’avais jusqu’à ce moment jamais conçu l’importance que revêtaient pour moi les événements que je lui livrai et il me suffit de les énoncer devant lui pour m’en faire prendre la pleine mesure. Il m’écoutait en hochant parfois la tête, avec une attention telle que je gagnai en assurance au fur et à mesure de mon récit de vie. Le respect avec lequel l’un accueillait les confidences de l’autre instaura peu à peu une relation de confiance mutuelle qui ne fut jamais mise en défaut par la suite. La mise en commun de nos expériences personnelles scellait par elle-même un serment tacite de fidélité qu’aucune circonstance ne put entamer. L’épisode de l’escapade en Triumph, notre solidarité dans la difficulté, nos écarts de conduite et autres consommations illicites achevèrent par la suite de m’en convaincre. Je n’avais rien espéré, rien conçu, rien construit sciemment mais le lien invisible qui nous unissait ouvrait enfin à ma soif de liberté et d’indépendance l’accès à de nouvelles terres à explorer.

Aussi, l’annonce de la mutation professionnelle de mon père me fit quelques mois plus tard l’effet d’un tremblement de terre. Confrontés à mes protestations, mon père puis ma mère usèrent d’arguments sans valeur à mes yeux. Ils vantèrent l’attrait de la région, du climat, de la proximité de la montagne, la possibilité de me faire « de nouveaux copains ». Mes parents n’avaient donc rien compris et croyaient encore s’adresser à un gamin. Christophe était bien autre chose qu’un copain. Il m’avait fait découvrir sans le savoir l’existence de liens d’une autre nature et entrer de plain pied dans un autre âge. Quelques semaines plus tôt, j’aurais accepté ce départ sans trop de regrets. Maintenant, il était trop tard : j’avais un ami.