12C - Françoise L. Deux polichinelles

Deux Polichinelles

Le mois dernier, en rangeant j’ai retrouvé au fond d’une boîte une vieille photo. Je me suis accroupie pour mieux l’examiner : sur le fond noir glacé en arrière plan une danseuse pose dans son tutu blanc, un soldat volontaire à son coté, sur le devant de la scène deux polichinelles dans leur costume à bosse, la coiffe parsemée de grelots. En regardant de plus près, le polichinelle de gauche a les bras un peu raides, une frange courte sous le chapeau et un grand sourire, celui de droite a une barrette dans les cheveux, le sourire timide et les bras gracieux. Je reconnais les polichinelles, mon amie d’enfance et moi à sa droite. Un peu remuée je m’assieds. Les souvenirs affluent comme des vagues venues du fond de ma mémoire:

Nos retours d’école toutes les deux vêtues de bleu marine, nous parlions de tout et de rien, au premier carrefour tu prenais à droite et moi je continuais toute seule. Parfois nous quitter est impossible, nous jouons alors à « je te raccompagne- tu me raccompagnes » et vice versa au grand dam de ma mère. Un soir à la sortie du cours de danse, perfide tu me chuchotes à l’oreille « je rentre vite, l’étrangleur rôde dans le quartier » Immédiatement la phrase me glace de la tête aux pieds, moi qui vérifie tous les soirs sous les rideaux l’absence de voleurs. Bien entendu tu es partie fièrement de ton coté, ravie d’avoir semé le trouble en moi.

Le mercredi soir nous nous exerçons à la barre, au tampon buvard et au pas chassé sous la conduite de Mademoiselle Dania. Avec son accent slave elle nous répète : « rentrez la valise et sortez le popo(tin) » A ma grande joie certains jours je distingue la haute silhouette de mon grand père, très élégant dans son costume trois pièces. Il nous attend pour nous offrir au Sip Babylone une glace avec plein de chantilly.

Chaque année, au mois de juin nous montons sur scène : bien sûr les polichinelles, ensuite les chevaux caracolant, la crinière surgissant de l’arrière de la cagoule en tunique blanche et collants rouges mais surtout l’alphabet moi je suis le B et toi la lettre A.

Un weekend dans ta maison de campagne j’ai ma plus grosse crise de foie. Je m’en souviens encore, mon père le lendemain me servit de l’eau gazeuse en guise de petit déjeuner. Toi ravie tu expliques à la maîtresse la raison de mon absence : je m’étais gavée de noix fraîches.

Avec deux autres camarades de classe, nous nous réunissons dans le plus grand secret chez l’une d’entre elles. Nous sommes persuadées toutes les quatre d’avoir été élues par Dieu. A notre grand soulagement cette vocation n’a duré que huit jours.

Quelques années après, tu déménages de l’autre coté du grand boulevard, dans l’arrondissement voisin. Un jeudi tu m’invites, après le carrefour de la Croix-Rouge je me perds. N’osant demander mon chemin je suis revenue sur mes pas, mes sœurs se sont bien moquées de moi.

A la rentrée de 5° tu n’es plus là, ton père a obtenu un travail dans la région nantaise, ravie, ta famille retourne vers ses origines. Je n’ai rien laissé paraître, dans les années soixante les petites filles sages ne doivent pas être tristes. Très récemment un joli film« le vent dans les mollets » décrivant une amitié enfantine m’a profondément émue. Les sensations ont resurgi intactes, comme une empreinte au creux de ma mémoire intime.

Oui, tu m’as manqué Isabelle. Avec toi, j’ai découvert l’amitié.

Françoise L.