12C- Véronique M - Trouble

TROUBLE

A cette époque, j’étais en pension. Je vivais cela comme une réclusion, une injustice, un châtiment !

A la réflexion, ce furent des années bénies où en tant qu’interne, j’avais une vie plus qu’agréable ; bridge, ciné-club où Michel Pericard nous initiait à Sacha Guitry, Hitchcock et tous les grands classiques suivis de débats et de possibilités critiques. Des cours de théâtre parachevaient ce panel culturel. J’avais quelques facilités, de plus, j’adorais endosser celles qui n’étaient pas moi. Le professeur de théâtre me prit en main, me faisant répéter les textes anciens et modernes, pourvu qu’ils soient des chefs d’oeuvres !

Ma meilleure amie s’appellait Brigitte et plus tard, j’entendais sa voix à la Télévision puisqu’elle était devenue journaliste politique. Alors que je ne la voyais plus, je ne pouvais que repenser à elle et à notre amitié. Nous nous sommes reconnues avant de nous connaître et toujours de concert, dès que l’une se faisait remarquer, l’autre n’était jamais loin !

Nous refaisions le monde, nous parlions de nos peines, de nos joies et de ce qui nous arrivait le week-end !

Elle revenait en pension, comme moi, le Dimanche soir, nous habitions loin de Saint Germain en Laye, et nous étions sans surveillance, la majorité des internes n’étant là que le Lundi matin. Alors, nous nous éclations à critiquer nos familles, la sienne, très aristocratique et la mienne très catholique. J’endossais alors un parler ampoulé et surranné pour mimer ses parents :

-Très chèèrre, veuillez, je vous prie arrêter de parler, comme disent les pauvres, de conneries ordinaires, parlez-moi plutôt de ce que Madame d’Anglejean a dit et médit de sa cousine qui soit disant, a trouvé dans sa généalogie qu’elle descendait de Monsieur, frère du roi Louis le quatorzième !

De son côté, Brigitte inventait des choses plus ou moins vraies des familles nombreuses très pratiquantes:

-Les enfants, venez dans la chambre parentale, il y a déjà deux pries-Dieu, nous allons faire la prière du soir ! Vous avez eu la chance de dîner avec Monseigneur Louvin, il a senti chez plusieurs d’entre-vous des vocations et après qu’il ait dit le benedicite, nous avons fort bien dîné, je sais qu’il est très gourmet. Alors, vous avez profité d’un repas amélioré par rapport à notre ordinaire, ma fois, les pauvres auront un peu moins ce mois-ci. Nous allons dans notre chambre faire cette prière indispensable pour une nuit paisible. Promettez de faire toujours mieux, nous entonnerons après le Notre Père, le je vous salue Marie et certainement, nous gagnerons notre ciel.

Bien sûr, c’était une caricature de la réalité, mais nous forcions le trait afin d’en rire facilement !

Nous passions des soirées qui nous maintenaient en joie pour démarrer cette semaine de classe.

Ensuite, je lui racontais comment j’allais retrouver mes petits amis derrière l’église pour les embrasser à bouche que veux-tu et profiter des premiers émois amoureux.

Elle me parlait de son dernier rallye où Jean-Edouard, fils de très grosse fortune plaisait à ses parents. IL était boutonneux, imbu de lui-même et laid de sûrcroit ! Cours toujours, mon bonhomme me disait-elle, jamais je n’épouserais un connard pareil. Oui, car Brigitte aimait dire les gros mots qui lui étaient interdits chez elle.

Dans la classe, au bout de quelques mois, la professeur principale avait demandé à tous ceux qui nous enseignaient, de ne pas nous placer à côté, pour faire cesser nos bavardages et nos éclats de rire . Pendant les récréations, nous refaisions le monde, un monde à notre hauteur, débarrassé des hypocrites, des premiers de la classe et des discours foireux. Le temps passait agréablement, je continuais les cours de théatre et Brigitte, qui préférait être avec moi, s’inscrivit également. Bientôt, Racine, Corneille, Molière nous accompagnaient dans notre recherche d’absolu, privilège des adolescents en quête d’idéal.

Il fut bientôt question de monter une pièce de Marivaux : « l’épreuve », une histoire d’amour où Angélique, que j’incarnais, devait être promise à Lucidor. Un jeu subtil où Lucidor ne veut être aimé que pour lui-même et non pour son argent. Pour cela, il use d’un stratagème pour éprouver Angélique, d’où le nom de cette pièce.

Comme c’était une pension de filles( à cette époque, on ne mélangeait pas filles et garçons, on ne sait jamais!), Brigitte eut le rôle de Lucidor. Angélique était censée être très troublée par ce beau jeune homme, une petite moustache et un habit d’homme faisait l’affaire. Et, bizarrement, le trouble eut vraiment lieu de mon côté. Je n’arrivais plus à voir mon amie comme une jeune fille, mais un homme dont j’étais amoureuse!

J’ai joué admirablement, mon jeu que chacun croyait de circonstance, reflétait mon émoi, je n’arrivais plus à distinguer la vie et le rôle....J’avais beau essayer de me raisonner, ma gêne était grandissante. Malgré tout ou bien à cause de, mon jeu devenait plus affiné et le tonnerre d’applaudissements le révèlait! J’étais adolescente, l’âge où Eros chamboule l’équilibre et, moi qui n’avait aucun goût pour l’homosexalité, je me retrouvais, au fur et à mesure des représentations, bousculée par des émotions qui ne me ressemblaient pas. Que faire de tout cela ? Je n’en avais aucune idée, lui avouer ? Ah, non, je me serais sentie incapable de lui expliquer ce que moi-même je ne comprenais pas ; lui cacher ? Mais alors comment pousuivre notre amitié si forte ?

Heureusement, dois-je dire, car je me suis fait vraiment mal, je me cassais trois côtes en tombant au milieu des décors et les représentations furent annulées jusqu’à ce que je me rétablisse.

Mon père vint me chercher, nous étions en Mai et je ne pus reprendre l’école jusqu’à la fin de l’année. Le hasard me sauvait la vie pour une fois !

L’année suivante, le père de Brigitte qui était un grand journaliste fut mandaté pour aller en Amérique latine comme correspondant permanent. Je fus à la fois très malheureuse et très soulagée de ma honte qui durait depuis que Marivaux m’avait fait toucher du doigts les vertiges de l’amour. La labilité des sentiments adolescents où imaginaire et réalité se télescopent m’avaient déstabilisé.

L’amité, proche de l’amour, m’avait fait vaciller.

VERONIQUE M