13 - Bruno - Secret d'exil

Ce soir, Calais. Demain, Londres. Cet éloignement me coûte. Alors que je voulais affronter l’injustice et faire triompher la vérité, je fuis le champ de bataille. Je ne voulais pas m’y résoudre. Labori m’y a poussé : l’issue de mon procès ne lui fait aucun doute. Je serai condamné et avec moi la France se condamnera au ridicule aux yeux du Monde. Clémenceau a insisté : il me croit, libre, plus utile à la Cause qu’en prison. Alexandrine m’a convaincu. Courageuse épouse. Femme admirable. Malgré ma faute envers elle. Malgré mes trois années de mensonge. Trois années de secrets et de dissimulation. Jusqu’à la révélation de l’existence de Jeanne et de nos deux enfants. Jusqu’à ses sanglots. Jusqu’à son pardon. Jusqu’à mon absolution. Alexandrine m’a pardonné mais mon vrai crime reste impuni, pendant que le Capitaine, vierge de toute faute, croupit sur l’île du Diable. Quelle injustice ! D’un côté mes trois années de trahison et mon impunité ; de l’autre, son innocence et ses trois années de réclusion. Moi, coupable. Pardonné. Libre. Lui, innocent. Condamné. Au bagne. Moi dans ce train confortable en route pour la liberté. Lui sur son rocher, sans espoir de justice. Quelle ignominie ! Quelle iniquité ! Devinera-t-on jamais la raison de mon engagement ? Saura-t-on un jour pourquoi je me suis exposé volontairement ? Se pourra-t-il qu’un esprit avisé comprenne que je dois mon combat au pardon d’Alexandrine ? Mais comment puis-je achever mon œuvre rédemptrice si je fuis ? Un sacrifice incomplet ne sera qu’un simulacre, une nouvelle tromperie. Oh Alexandrine ! Me pardonneras-tu d’avoir accepté la clémence que tu m’accordas à nouveau en acquiesçant à ma fuite ? J’aurais voulu mille fois plus affronter les geôles pour enfin expier mon crime envers toi, mais la décision de mon exil est prise, qui scelle ma résignation. J’ai jeté mes forces dans le combat livré contre les auteurs d’une monstrueuse injustice. Elles sont intactes et je lutterai tant que les fautes ne seront pas réparées.