13 - Corinne LN

Une dernière pensée

Nous sommes le vingt-neuf octobre mille neuf cent soixante et onze si j’ai bien compté les longues et douloureuses journées passées dans cette sombre prison. Je m’appelle Julio, j’ai vingt -deux ans et je vais certainement mourir ici mais je ne parlerai pas, je ne lâcherai aucun nom, ah ça non jamais. Je sais bien qu’ils vont revenir avec l’électricité, le seau et les coups. Je ne regrette rien, je voudrais juste que tout soit fini. Non c’est un mensonge, je veux vivre, je veux me venger, je veux faire tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire, je veux revoir l’Espagne libre et heureuse.

Ma dernière pensée sera pour mes amis qui se sont battus pour la liberté, ceux qui ne reviendront pas, pour Ernesto, Paco, Miguel et les autres, pour mon cher Antonio et son cri déchirant quand il est tombé sous leurs balles à mes pieds, une jeune vie effacée trop tôt comme bien d’autres.

Ma dernière pensée sera pour ma mère qui prie chaque jour sous le crucifix, à genoux devant le canapé élimé qui lui fait office de lit. Dans notre appartement exigu perché dans les quartiers miteux de Séville, la fratrie partage une unique chambre, huit lits étroits collés les uns aux autres pour les cinq filles et les trois garçons. Ma mère et son amour inconditionnel, sa joie de vivre envers et contre tout, elle doit être tellement inquiète. Et ma plus jeune sœur Luna avec sa tête beaucoup trop ronde et sa tendresse exubérante, comment lui expliquer pourquoi je l’ai abandonnée?

Sur les murs gris et sales du cachot, certains ont gravé avec leurs ongles : « viva la libertad ». A côté de moi le vieil homme gémit à même le sol. Maigre, la peau tannée par le soleil, le visage émacié, il ne parle pas, il ne sait même plus depuis combien de temps il est là, il sait juste qu’il ne sortira pas d’ici. Pour lui, entre mes lèvres tuméfiées, je laisse filtrer une chanson si belle:

« En los campos de mi Andalousia los campanilleros dan la madrugal, me desperten con sus campanillas y me hacen llorar…», « Dans ma campagne andalouse, les bedeaux sonnent les mâtines, ils me réveillent avec leurs carillons et ça me fait pleurer… ».

Ma dernière pensée sera pour ma chère Andalousie qui se meurt de faim et d’ignorance et la belle Séville toujours fleurie malgré le manque et l’humiliation, Séville plongée dans l’obscurantisme comme toute la péninsule ibérique. Ma dernière pensée sera pour l’université, le service de Neurologie fermé comme bien d’autres, mes professeurs, mes amis, ces études passionnantes dans lesquelles je brillais. Quand je pense que j’aurais pu aider les miens un jour.

Ma dernière pensée sera enragée, elle sera pour Franco, le tyran. Comme tant d’autres mon père n’est jamais revenu de ses cruelles geôles, celui d’Antonio est bien rentré mais il a perdu la tête, ils l’ont tellement torturé qu’il hurle chaque nuit et réveille tout l’immeuble. Maintenant, je sais pourquoi. Même le Vatican a lâché l’Espagne catholique, si fervente, si pieuse. L’Opus dei a pris le relai avec des exactions et des morts toujours plus nombreux. Jose Maria Escribà de Balaguer je te hais, tu aurais pu les sauver, les extirper des griffes du monstre, tu aurais pu me sauver.

J’entends des pas, j’ai peur, j’ai mal mais je ne suis plus un enfant, je ne vais pas pleurer, je ne leur donnerai pas cette joie. J’entends grincer une autre porte plus loin, des cris, des gémissements, non ce n’est pas pour moi, pas cette fois. Je veux y croire encore, je veux croire au miracle, je suis trop jeune pour mourir. Quand je serai devenu un grand chirurgien j’élèverai un mausolée à tous ces héros anonymes, trop courageux, trop inconscients, trop jeunes, trop avides de liberté.

Non je ne pleurerai pas mais qui se souviendra de nous ? Ce soir-là, nous collions des affiches, de simples affiches et voilà où nous en sommes. Pourtant nous avions pris toutes les précautions pour ne pas nous faire prendre. Nous les étudiants, nous ne pouvons pas rester sans rien faire alors que la presse est vendue ou bridée, l’unique chaine de télévision tourne en boucle sur la gouvernance franquiste et ses bienfaits. Nos armes ce sont des livres, des tracts, des slogans et notre courage mais eux ils tirent à balle réelle.

Oui, ma dernière pensée sera pour toutes les victimes de l’épuration, les écrivains, les communistes, les maçons, les journalistes, les étudiants, les enseignants, les vrais chrétiens, tous ceux qui ont lutté contre le fascisme et le nazisme pour l’égalité, pour la liberté, pour leurs idéaux, pour la fin du calvaire.

Non, ma dernière pensée sera tendre, elle sera pour elle, son sourire et sa voix douce, son accent français si charmant, la lettre que je n’ai pas eu le temps de lui écrire, cette chanson que j’avais composée pour elle. Ma guitare me manque, ils peuvent aussi me casser les doigts. Ils m’ont déjà cassé le nez et les dents, je le sens, mon visage est poisseux de sang. Elle ne me reconnaîtrait pas. Elle n’a que seize ans et c’est ma sœur Pilar qui nous l’a ramenée, elle est venue travailler son espagnol chez nous l’été dernier. Pilar lui a laissé son petit lit et elle a dormi par terre sur un vieux matelas prêté par un voisin. Je crois qu’elle ne s’attendait pas à cette promiscuité mais elle n’a rien dit, ça l’amusait sans doute ou alors elle a eu pitié. Le regard brillant, elle m’a raconté Paris en mai soixante-huit, la révolte des étudiants, la France libre et ouverte au monde et elle m’a donné l’envie et la force de continuer. Elle me regardait gratter ma guitare avec les yeux de l’amour, si jeune, si entière. Moi, je jouais de mes yeux verts, de ma peau mate, de mes quelques années de plus, je jouais aussi sur les cordes tendues et je chantais, je n’avais jamais chanté comme ça. C’était elle et moi les yeux dans les yeux. Je lui ai dit que je viendrai la chercher un jour quand l’épuration serait finie, quand le monstre serait parti, que nous irions à Grenade. Je voulais tant l’emmener à Grenade mais nous ne visiterons jamais l’Alhambra.

J’entends des pas dans le couloir à nouveau, pressés, réguliers, ils approchent et cette fois ils s’arrêtent devant la porte. J’entends la clé dans la serrure, je sais que c’est mon tour. Je vais me mettre debout tout seul avec mes dernières forces, je me laisserai pas trainer, je ne supplierai pas. Ils me bousculent, ils me malmènent, je ne suis plus qu’un corps meurtri et ça va recommencer, ils veulent des noms et ils vont me torturer encore et toujours jusqu’à la mort. Il faudra serrer les dents, tu es un Escobar, Julio. Mais nous passons sans nous arrêter devant la grande porte jaune, derrière j’entends hurler, supplier. Ils me traînent jusqu’à la cour cette fois, c’est bien, c’est bientôt fini. Je vais revoir le bleu limpide du ciel andalou, sentir le soleil brûlant sur ma peau une dernière fois. J’avais tellement peur de souffrir encore, tellement peur de craquer que je crois que je n’ai même plus peur de la mort. Dehors la lumière est éblouissante, la chaleur torride et la terre ocre mêlée de sang séché. Nous sommes une dizaine, ils ont attaché les mains de ceux tiennent plus debout, ils les ont mis à genoux, certains se sont oubliés. Ils me collent contre le mur blanc, je suis terrifié, tétanisé. Mon voisin est à peine adulte, il tremble comme une feuille mais il tient bon. Il me semble que je le connais, je ne sais plus, nous échangeons un regard et ça me fait du bien un instant. Oh dites-moi qu’un jour on parlera de ces jeunes courageux qui ont donné leur vie pour leur pays. Je chancelle dans la chaleur torride la gorge nouée, le ventre tordu, les dents serrées. En face, ils sont prêts, une dizaine comme nous en tenue militaire, tous alignés avec leurs fusils, ça va aller vite maintenant. Certains ne sont pas plus vieux que moi, je n’aimerais pas être à leur place. Je ne reverrai jamais ma jolie française, maman je t’aime, Luna n’ai pas peur. Rester debout surtout, ne pas gémir, regarder bien en face les canons des fusils pour leur faire honte, pour qu’ils comprennent surtout. Moi, je ne sais plus rien, je ne comprends plus rien, je m’appelle Julio, je n’ai que vingt-deux ans, je n’ai qu’une seule vie et j’ai tant de choses à faire.

Ma dernière pensée…. j’arrive papa.

Corinne LN