13 - Fredaine - Bénédicte Dans la peau de Roland

Dans la peau de Roland de Roncevaux

L’armée de Charlemagne quitte l’Espagne, elle rentre en France en traversant les Pyrénées.

« Oh là, mon ami Olivier, qu’avez-vous ? Comme vous voici inquiet, que se passe-t-il ?

- Regardez, Roland, vers le Sud. Voyez-vous ce nuage de poussière, là-bas ? Il grossit à vue d’œil et voici des reflets métalliques dans le soleil. Faites comme moi, collez l’oreille au sol, vous entendrez un sourd grondement, un roulement de tonnerre, ce sont des cavalcades ! A n’en pas douter, ce sont les Sarrasins qui se précipitent vers nous !

- Nous qui redoutions les Basques, avides de notre butin, voilà bien pis !

- Roland, vite sonnez de l’olifant : l’armée entière est devant nous il nous faut l’avertir de cette attaque, ne tardons pas, ils approchent à vive allure !

- Tout doux, mon ami, ne vous angoissez pas, ce ne sera qu’une escarmouche. Et quand bien même ce serait une véritable attaque, je préfère une mort en guerrier à une vie déshonorée pour avoir appelé à l’aide. Ces maudits Sarrasins ne méritent pas que l’on sonne l’alerte pour eux.

- Pourtant voyez leur progression fulgurante, il nous faut du renfort, nous ne sommes qu’une maigre arrière-garde, ils sont quinze à vingt fois plus nombreux que nous, je vous en conjure, Roland, sonnez de l’olifant, notre suzerain le roi Charlemagne doit savoir ce qui se déroule ici !

- Laissez mon oncle en paix, Olivier, nous ne ferons qu’une bouchée de ces Maures qui n’ont aucune parole ! Vous savez que Marsile, leur roi, pour éviter que nous n’envahissions sa ville, Saragosse, a pactisé avec Charlemagne ? Et voici qu’il ose nous agresser ? Trahison, honte à ceux qui nous attaquent après un pacte de paix ! Quant à moi, puisque le roi m’a honoré de sa confiance en me demandant de commander l’arrière-garde de son armée retournant en ses terres, j’assumerai cette responsabilité. »

Roland n’a pas terminé ces mots que déjà les premiers Maures aux yeux étincelants attaquent. Les Francs sont en fort mauvaise posture : le chemin qui permet de franchir le col de Roncevaux est si étroit qu’ils marchent l’un derrière l’autre, à la queue le leu. Empêtrés dans les broussailles, ils peinent à utiliser leurs armes. Le choc est terrible. Les lourdes épées se croisent avec fracas, les flèches volent, les chevaux hennissent, les hommes hurlent. Les Maures sont partout, ils dévalent les pentes au triple galop jusqu’au sentier au creux duquel les Francs à pied, pris par surprise, pétrifiés, ne peuvent que périr sous les coups. Les Sarrasins fendent les heaumes, transpercent les armures. Rarement on vit semblable sauvagerie. Les têtes tombent, les corps s’écroulent en un bruit sourd, le sang coule à flot dans la chaleur écrasante de ce mois d’août qui déjà le dessèche. Le combat est inégal, les Francs ne sont pas assez nombreux. Hélas, l’arrière-garde du grand Charlemagne est défaite, anéantie.

Le vaillant Roland compte parmi les très rares survivants. « Quel désastre ! Mes hommes ont été broyés, personne n’a été épargné. Moi-même je sens la tiédeur de mon sang couler sous mon armure, je souffre atrocement, Peut-être appuyé sur ce caillou reprendrai-je mes esprits ? Je ne perçois qu’un charnier terrifiant, des corps mêlés, du sang partout, et j’entends le bourdonnement des mouches dans ce silence de mort, que seuls quelques gémissements interrompent. Je dois pourtant terminer ce combat. Avec l’aide de Dieu, peut-être tout n’est-il pas perdu, même si peu d’entre nous sont encore vivants ! Les Maures ont fondu sur nous comme la foudre, avec une rage inouïe. En ce 15 août de l’an de grâce 778, jour maudit entre tous, je me trouve bloqué comme un débutant dans ce col de Roncevaux, je n’ai pu qu’assister à un épouvantable massacre. Mes braves soldats ont combattu vaillamment, tous ont fait preuve d’une bravoure exemplaire. Ils avaient confiance en moi. Plût à Dieu que leur sacrifice n’ait pas été inutile et puisse au moins protéger mon roi !

Que n’ai-je suivi le conseil de mon ami Olivier, si sage et si prudent ? Lui seul a pris au sérieux le danger de cette immense troupe de Sarrasins face à notre maigre arrière-garde. Lui seul m’a conseillé de sonner de l’olifant pour avertir notre souverain. Et moi, orgueilleux, trop fier, j’ai refusé. Olivier, mon compagnon, où es-tu ? Je t’aperçois là-bas, me pardonneras-tu ? Hélas, je vois qu’il reçoit à l’instant un coup fatal qui l’ensanglante. Non, de grâce ne tombe pas, ne te rends pas, je viens à ton secours ! Allons mon corps, relève-toi ! Comment ça, tu refuses d’obéir et mon ami se meurt ? Je vois que mes efforts sont vains. Ah, malheur, mon ami terrassé s’arc-boute sur lui-même comme aspiré vers les cieux, son râle terrifiant me déchire le cœur, il s’affaisse sur le dos, il se redresse soudain en un spasme violent, respire-t-il encore ? Il tourne son visage vers moi qui suis trop loin, sa main gantée de maille de fer se tend vers moi qui ne puis rien, Vivra-t-il ? Une horrible convulsion le saisit, puis l’abandonne soudain, raidi, tourné vers moi. Ses yeux fiévreux me regardent étonnés comme ceux d’un petit enfant, puis ils se voilent, se ternissent, ils ne me voient plus. Dieu, c’en est fait de lui, il a quitté cette terre ! Mon compagnon d’armes me laisse seul et il abandonne la belle Aude, sa sœur que j’aime tant.

« Aude ma mie, voici que je vous quitte, jamais ne vous reverrai, ma fin est proche. J’ai combattu pour mon roi aux côtés de votre frère, le vaillant Olivier, qui du désastre voulut me protéger. Je ne voulus point appeler à l’aide, préférant mourir en héros. Mon honneur, qui est aussi le vôtre, en aurait été blessé. Et maintenant je vous perds à jamais Aude ma mie, hélas, jamais ne vous épouserai ici-bas. Ne me pleurez point, vivez votre éclatante jeunesse, cueillez les roses de la vie. Pour moi, je rends mon âme à Dieu que je bénis de vous avoir rencontrée. » Roland ne saura jamais que, apprenant du roi Charlemagne la mort de son fiancé, la belle Aude ne lui survivra point.

Puis Roland enfin se souvient du conseil de son ami Olivier : il sonne de l’olifant, bien tard, trop tard, mais de toute la force de son désespoir ; il souffle à perdre haleine, assez fort pour que son suzerain l’entende. Las ! Le preux Roland peut-il deviner que Ganelon, le traître qui l’a vendu aux Sarrasins, celui qui a tout fomenté, chevauchant allègrement aux côtés du roi alerté par le son du cor saura le retarder dans sa décision de rebrousser chemin tandis que Roland passe de vie à trépas…

« Mon souffle s’épuise, je ne puis même plus sonner. Heureusement, ma fidèle épée Durandal me protège encore, je la tiens bien serrée contre moi. Je n’ai plus qu’elle sur terre, je ne la lâcherai jamais, nous sommes inséparables, elle m’a sauvé la vie tant et tant de fois. » Il regarde son arme ensanglantée, il lui parle : « Pourtant cette fois-ci, c’est moi qui te sauverai des mains impures de l’ennemi, toi aussi, tu garderas ton intégrité. » Sur ces mots, il la jette violemment sur un rocher afin de la briser. La flamboyante Durandal pourfend la roche en une brèche profonde que l’on nommera : la Brèche de Roland. « Ah, ma brave épée tu ne sais pas mourir sans gloire. Tu m’auras dignement assisté jusqu’à mon tout dernier souffle. Car lorsque Charlemagne arrivera, je ne serai plus. »

Bénédicte-Fredaine