13 - Lucie B. -Jeanne Hebuterne

ma Jeanne Hébuterne

Dans les années 1910, Pablo Picasso, Diego Ribera et d’autres peintres installés à Paris rivalisent avec moi. Je bosse dur car je veux être celui que les gens admirent, l’artiste qui les captive, qui éclipse les autres, même si certains ont un talent fou.

Jeanne, ma bien-aimée, je te jure que je brillerai dans le ciel artistique parisien. Je le veux pour moi-même mais surtout pour toi et pour notre fillette. Ainsi que pour notre deuxième enfant que tu attends.

Dans un instant d’égarement –je devais encore avoir trop abusé de la bouteille ou de la pipe–, j’ai confié à Jeanne que, si je n’arrivais pas à me démarquer comme peintre accompli, je ne voudrais plus continuer à vivre. Après m’avoir rassuré sur le succès qui viendrait sûrement rapidement, elle s’est assise en face de moi, m’a regardé droit dans les yeux, m’a pris les mains pour solennellement me dire qu’elle et nos enfants ne pourraient pas vivre sans moi. Ensemble, nous avons décidé de signer un pacte: ce serait nous vivants, avec la notoriété et la reconnaissance de mon art par mes pairs et par le grand public, ou ce serait nous deux éteints, dans l’ombre et l’indifférence des grands peintres de l’époque.

Nous avons même écrit et signé notre mortelle entente.

Puis, nous nous sommes étreints. Elle a doucement pleuré, mentionnant que c’était certainement son état de femme enceinte qui la rendait plus vulnérable aux émotions. Et elle a souri, fermé les yeux. « Ferme les yeux », m’a-t-elle demandé. « Ferme les yeux et tourne-toi vers l’intérieur. Fais comme moi dans ta peinture de la femme aux yeux bleus. Oublions pour un instant ce qui se passe autour de nous, concentrons-nous sur ce que nous désirons ardemment. Imaginons ta gloire, toi et moi mariés et nos enfants heureux. Imaginons. »

Nous voilà à présent dans l’au-delà tous les deux, en fait tous les trois, toi, le fœtus et moi; moi, ton mari, ton homme, père de notre adorée Giovanna et, oui, peintre désormais reconnu. Bien que je n’aie pas eu à honorer notre pacte puisque la mort m’est venue sans que je ne la cherche, toi, tu as tenu promesse. En te jetant dans le vide, du haut du balcon de chez tes parents, c’est moi que tu venais retrouver.

Mon amour, ma muse, Jeanne chérie, nos vies sur Terre auront été trop courtes pour accomplir tous nos rêves. Mais notre passage n’aura pas été vain. Nous nous serons aimés, tendrement. Réunis outre-tombe, c’est tendrement que nous continuons notre route ensemble.

Amadeo MODIGLIANI