13 - Nathalie F-A la cour de Teishi...

A la cour de Tesihi...

Je suis née en 965. Mon nom de naissance est Nagiko. Mes parents m'ont donné ce prénom en hommage à la mère de mon père. Dans sa jeunesse, ma grand-mère avait été shônagon à la cour impériale ; mes parents fiers de la prestigieuse vieille dame en me prénommant ainsi ont souhaité l'honorer et peut-être influencer mon propre destin.

Depuis bien longtemps, on m'appelle Sei Shônagon. Grâce à mon éducation soignée et mes aptitudes reconnues pour l'écriture, j'ai été choisie comme dame de compagnie de l'impératrice Fujiwara Teishi. Bien sûr je ne suis pas sa seule dame de compagnie, mais je suis la seule à qui est échu la fonction de shônagon. La qualité de ma calligraphie et ma capacité à relater le quotidien m’amènent à rédiger le journal de sa cour. Depuis mon arrivée, Teishi a pris l'habitude de relire mes écrits afin de s'assurer du respect des contraintes strictes du genre et de la relation juste des événements aussi menus soient-ils. Plus que la véracité des faits, la légèreté, la poésie et l'élégance du trait à l'encre doivent honorer l'impératrice et ses proches.

À l'époque de cette nomination, mes parents furent très flattés, à cause de ma grand-mère, et sans doute parce que leur souhait secret avait été exaucé. Mon caractère fougueux et ma fantaisie cependant leur procuraient quelques craintes. Il faut reconnaître que mes débuts ne furent pas très faciles, j'ai du me contenir pour ne pas offenser ma famille, faire honneur à ma fonction. Malgré mes efforts quelques moqueries et fous rires me valurent de nombreuses inimitiés, et la qualité de ma rédaction des jalousies. La vie de cour pleine d'exigences et de protocoles provoquaient des situations grotesques dont le ridicule chatouillaient mon regard déjà peu indulgent. Sur des cahiers personnels de papier de riz, j'ai donc entrepris de noter mes propres remarques. Là, plus question de relecture, là, goûts et dégoûts, étonnements et ennuis, grandeur et mesquinerie, admiration et mépris prennent toute la place sans contôle. « Notes de chevet », c'est le titre que j'ai donné à mes cahiers personnels.

Quand j'entrai à son service, Teishi était dame de la chambre de l'Empereur, puis elle a été promue au rang d'Impératrice en second. De ce fait, mon temps personnel, mon temps de liberté s'est étiré sur les papiers de riz. Les obligations de l'Impératrice en second se sont multipliées, mais le shônagon de l'Empereur, en tant qu'attaché de l'Empereur, et en tant qu'homme, était chargé de la rédaction du journal, ce qui me laissait à moi bien plus de loisir pour observer. J'en ai profité pour écrire, décrire, sourire et rire. Je n'ai rien laissé passer, à commencer par les nouveaux nommés : « Qu'il est amusant de voir les fonctionnaires nouvellement promus quand ils viennent respectueusement remercier l'Empereur et le féliciter. Derrière eux un serviteur a relevé la traîne de leur vêtement, ils ont à la main leur tablette, et ils se tiennent en face de Sa Majesté. Ils se prosternent et se trémoussent avec animation. »

Malgré mon expérience de la vie à la cour et mes efforts, on me reproche toujours une verve acerbe, impitoyable. Il est vrai, j'aime critiquer, moquer ce monde d'apparence. Cependant je suis aussi sensible à la beauté, lorsque mon humeur est plus douce, mes yeux se portent davantage sur la fragilité des fleurs de cerisiers du printemps, sur les profondes couleurs végétales des tissus, le frémissement de l'eau des ruisseaux.

Un cahier est consacré aux « Choses élégantes » , j'y énumère de menus détails quotidiens qui me touchent.

Des petits canards.

De la neige tombée sur des fleurs des glycines et des pruniers.

Un très joli bébé qui mange des fraises.

Un autre est consacré aux « Choses qui ont une grâce raffinée » .

Une lettre écrite sur du papier vert, très fin, fixé sur un rameau de saule couvert de bourgeons.

Une petite boîte à provision en bois de thuya, artistement faite.

Une mince tresse blanche.

Écrire sous forme de liste me ravit. Écrire par touches, sur chaque papier faire surgir des espaces entre les lignes noires, des suspens, des images fragiles, subtilité de l'éphémère. Personne n'a encore lu ces fragments, je les tiens secrets.

A la cour, c'est évident, j'ai peu d'amis mais aussi peu d'ennemis connus. Fonctionnaires et dignitaires me tiennent à distance, les serviteurs amusés se méfient.

J'ai une rivale : Murasaki Shikibu. Elle est écrivaine aussi, et dame de compagnie de l'Impératrice Shoshi. Teishi et Shoshi, deux impératrices, toutes deux de second rang, s'affrontent à travers l'élégance et le prestige de leur cour respective, elles s'affrontent en réalité dans le but de faire monter un de leurs fils sur le trône d'Empereur ; cela n'arrange rien entre Shikibu et moi. Toutes les deux avons la délicate mission de distraire, cultiver la cour de notre Impératrice. Comme celle des Impératrices, notre rivalité n'a de cesse.

Shikibu tient un journal de cour, et elle a écrit un roman, très long, très dense que tous les gens de la suite de Shoshi se sont arraché : « Dit du Genji ». Une histoire d'amour, un livre destiné aux femmes. Genji est un fils d'empereur, très beau, très charmeur, excellent poète. Une histoire que je trouve insipide, les amours sans lendemain, les tromperies et les déceptions ne sont pas de mon goût. Il est beaucoup plus drôle d'observer et de croquer tout ce petit monde courtisan régit strictement par des codes, des obligations et des petites mesquineries stratégiques.

Shikibu et moi ne nous apprécions guère. Elle pense que j'écris des futilités, même si elle me reconnaît quelques talents de calligraphe et de poète ; par ailleurs, elle me reproche d'être irrespectueuse et non conformiste. L'Impératrice Shoshi aime les femmes discrètes, insiste pour que les dames de sa cour le restent et Shikibu dans un même mouvement loue la soumission des femmes. Pour moi, un esprit, un comportement auquel il m'est impossible de souscrire et de m'astreindre. Je ne suis pas mariée, un choix, cela a rendu longtemps mes parents tristes. Mais j'aime ma liberté, et je ne suis pas faite pour ces rituels féminins qui nous sont assignés, à nous les femmes et qui sont largement amplifiés en devenant épouse.

Il m'a été rapporté que l'Impératrice Shoshi ne comprend pas pourquoi Teishi me garde à son service. Au fil d'événements futiles mon indépendance, ma liberté face aux traditions apportent du fiel à la rivalité des deux cours.

Je ne l'avouerais devant personne, mais je dois dire que « Dit du Genji » est un grand livre, Shikibu y parle si bien de l'âme et des douleurs, elle en a compris les mécaniques de l'amour, de la jalousie, des souffrances. Mon admiration pour elle est réelle. Je vieillis, me voilà adoucie. Je connais tous les rouages de la cour, j'en suis plus distante qu'autrefois, la course au trône pour le futur Empereur ne me concerne plus guère.

L'état de santé de Teishi me préoccupe. L'inquiétude monte, la voilà à la fin de sa deuxième grossesse. Elle semble bien fatiguée. Mes écrits ne la font pas sourire, mon irrévérence non plus. De plus il y a quelques jours en rentrant dans mes appartements, j'ai constaté le vol de mes cahiers personnels. Au début j'ai cru Shikibu à l'origine de leur disparition. Mais le lendemain matin, par l'indiscrétion d'une de ses femmes de chambre, j'ai appris que ses textes personnels avaient aussi été subtilisés. C'est étrange. Mes notes de chevet n'étaient connues de personne, le « Dit du Genji », lui était célèbre et connu de toutes les cours impériales. Ces vols sont curieux. Pour Shikibu la perte de son manuscrit est triste, mais le vol de mes notes est dramatique, il n'en existe pas de copie. L'heure est sombre. L'état de l'Impératrice s’aggrave. La naissance du bébé s'annonce mal, on craint pour la vie de la mère et de l'enfant. La mort de Teishi serait pour moi une immense perte. Nous sommes assez proches, elle me protège quand mon ironie dépasse les limites acceptables pour la cour. Mes transgressions la font rire, sans doute un exutoire au carcan des obligations auxquelles elle ne peut déroger. Que deviendrais-je si Teishi venait à mourir ? Voilà plusieurs nuits que le sommeil me fuit. Je suis inquiète pour l'Impératrice, inquiète aussi pour mon avenir. Qu'elle survive à cet accouchement ou non, il me faut réfléchir à la perte de son soutien. Tant que je vis à la cour qui parfois m'est hostile - non sans raisons, je dois l'admettre - je suis protégée, mais le jour où elle ne pourra plus être là pour moi, il est certain qu'aucune personne ayant besoin d'une dame de compagnie ou bien d'une shônagon ne pensera à moi. En dépit de mes défauts bien connus, mon âge qui avance n'est pas un avantage. Comme il est triste de devoir penser à quitter ce monde dont je connais si bien tous les mécanismes ! Mais il est de plus en plus évident que Teishi ne survivra pas à cette naissance, et qu'il est temps pour moi d'envisager mon avenir hors de la cour.

Ce matin ma décision est prise, je pars à la recherche de Shikibu, j'ai envie de faire la paix avec elle. Nos rivalités non plus de sens, j'ai seulement envie de lui témoigner mon admiration pour son magnifique « Dit du Genji », Je souhaite qu'elle sache que je reconnais son talent novateur d'écrivaine, et prendre congé avec dignité et apaisement. Demain je partirai, j'irai rejoindre la périphérie de Kansai, là où a toujours vécu ma famille. Retrouvant mes racines, je vivrai de mon jardin. Les fleurs, les légumes feront revivre les lieux de mes ancêtres. Je proposerai mon encre et mon pinceau à ceux qui n'ont ni les mots ni les signes. J'écrirai toujours et encore.

Nathalie F.