13 - Valérie W - Simone

13 janvier 1969 – 1er jour de tournage

- Ai-je trahi ?

- Je ne sais pas, c’est toi qui le sais !

Ah, non, ce n’est pas le moment. Je suis ta comédienne. Choisie. Célèbre. Avec un Oscar quand même. Il faut que tu me donnes des indications, Monsieur Grumbach. Arrête ton cinéma ! Ah celle-ci elle est drôle. Dire ça à un cinéaste ! Heureusement qu’il ne m’a pas entendue. Il n’est pas commode, Melville, ses lunettes noires, son stetson. Lino ne lui parle plus. Regardez le petit assistant. Il est passé par ici. Il repassera par là. Qu’il est drôle. Intermédiaire, qu’ils appellent ça dans l’équipe.

Et moi, je reste là comme une pauvre fille, toute seule devant le 4 de l’avenue Hoche. Personne pour me guider. Je dois décider seule du jeu. Trahison ou non ? La maquilleuse m’a fait un ravalement de façade. Il faut que je fasse bonne impression parce que… Hein ? Non, mais tu as vu l’immeuble haussmannien à côté de moi ? Le 8ème arrondissement, quel luxe ! Les grilles du Parc Monceau au bout de la rue. Ses dorures. Et moi, replâtrée.

Voilà que je parle toute seule maintenant. Yves me dit que je dois arrêter de boire. Catherine ne me parle plus... Yves, son père adoptif ! Non, non, non, ce n’est pas possible. Il ne faut plus y penser. Elle aura mal compris. Ma petite fille. Qu’est-ce qu’elle raconte ? Je tourne, et tourne sur moi-même, un vrai manège. Ma tête me fait mal. 48 ans aujourd’hui ? Ce n’est pas mon anniversaire ?

Le chef op’ me fait dire que j’ai une heure devant moi. Je marche jusqu’au prochain bistrot. Au Beaucour, je serai tranquille, personne pour me faire les gros yeux. 10h, l’heure de…. Non, je vais plutôt prendre un whisky. Geste discret, le serveur me connaît. Je me sens oppressée. Penser à mon mari, mon époux, Môssieu Montand-Livi… Ça me rend dingue ! Quel pauvre type ! Faut qu’il saute sur tout ce qui bouge, à son âge ? Mais ma fille, non, ça non. Je n’en peux plus, il faut le contrôler tout le temps. Mylène, Marylin et puis qui encore.

- Garçon. Oui. Euh, un autre. Oui, oui, un double. Et des Gauloises, s’il vous plaît…

J’aime le paquet bleu, le casque ailé. Tiens, mais ce n’est pas le petit Jacques Brel, dans le fond là-bas ? Ça y est, il m’a vue. Je fais ma grande dame. Un coup de menton. Une façon d’essayer d’allumer ma cigarette en fermant les paupières. Et puis le regard direct qui tue. Le voilà, il rapplique, le grand Jacques. Qu’il est maladroit ! Son allumette lui brûle les doigts. J’essaie un sourire. Minimal. Il reste muet. Je lui raconte le tournage, Lino impérial. Mon rôle.

- Je suis Mathilde…

Il chantonne « Mathilde est revenue, maudite Mathilde, mon cœur… ». C’est affreux, une quinte de toux monte. Ma voix perdue. Jacques pose sa main sur mon bras. « Mathilde m’est revenue… ». Ses yeux brillants me font sourire.

- Non, Mathilde est une femme discrète. A la tête d’un réseau de résistance et…

- Il faut absolument que nous déjeunions ensemble. Simone, voulez-vous qu’on se retrouve ici vers midi ? Veux-tu ? Simone ?

Qu’est-ce qui m’a pris de dire oui ? Dans mon dos, je le sens. Il reluque mes jambes. Elles sont toujours belles. Qu’est-ce qu’il regarde encore ? Mon cul de vieille ? Dix ans de plus que lui ! J’ai du mal à tenir une trajectoire rectiligne.L’assistant du metteur en scène arrive en courant. Me précède. Me raconte. Je suis attendue sur le plateau. C’est-à-dire ? Je marche avec plus d’assurance le long de l’avenue Hoche jusqu’à arriver devant le n° 4.

- Cut. Oui, c’est bien Simone, c’est ça. C’est comme ça que tu dois marcher. C’est comme ça que tu dois t’arrêter. On la refait.

Je fronce les sourcils. Devant moi, à quelques mètres, la caméra. Tous ces gens me regardent. Ça me fait des frissons partout. Je retourne à mon point de départ. Vite, il faut que je me décide. Alors, est-ce que j’ai trahi mon réseau ? La photo de ma fille. Le chantage. La Gestapo. Donnez-nous des noms ou elle mourra… Il faut que je la sauve. Même si elle ne me parle plus. Mais qu’est-ce que je raconte. Catherine, c’est MA fille. Comment s’appelle la fille de Mathilde ? La première balle du revolver m’envoie au sol. Ça tourne toujours. Je les vois, même s’ils ne sont pas là, Paul, Lino, Christian, Claude. Ni même leurs personnages. Luc Jardie, Philippe Gerbier, Le Bison, Le Masque. Ces gens courageux. Celles et ceux que je n’ai pas rejoints. La Résistance. Des ombres trop ternes, trop héroïques. A vingt ans, j’avais trop peur. La trouille. Les foies.

- Moteur...

- Ça tourne !

- Action !

C’est à moi. Je marche, décidée, les mains dans les poches de mon imper mastic. Coupe droite pour dissimuler mes bourrelets. Col relevé. Belle allure quand même. Je pense à ça. Je lève les yeux. Mes yeux de chat. Eh oui ! Parce que je suis sensée découvrir la voiture allemande dans la contrallée. Elle s’approche lentement. J’y pense et ralentis. M’arrête. J’ouvre un peu les lèvres tout en levant les sourcils. Mathilde ne s’y attendait pas. Et en même temps, elle s’y attendait. Si tôt ? C’est ça que je dois faire passer dans le regard. A ce moment, elle doit penser qu’elle aurait bien encore vécu quelques heures, quelques minutes, quelques secondes. Ça ne peut pas s’arrêter comme ça, maintenant. Le premier coup de feu. Sur l’imper, une tache sombre au niveau du cœur. Mon corps se tord vers la gauche. Au deuxième coup, je tourne la tête à droite. Bascule. Je tombe sur le matelas. On me relève. Je me sens mal. Quelqu’un m’apporte un verre. De l’eau. Pouah. Une cigarette, vite. On enlève le matelas. Pour la prise suivante, je m’allonge sur le trottoir. Les jambes visibles. De beaux genoux. Le bas de ma cuisse encore fine. Corps un peu christique. Le regard vide perdu dans le ciel gris. La caméra montée sur une dolly passe à côté de moi. Point de vue subjectif de l’intérieur de la voiture qu’il dit le scénar.

Deux prises seulement. Melville est content. Je reste allongée. Je suis bien. Une ombre dans mon champ de vision. Je me redresse un peu. Attrape la main qui se tend. Deux jeunes chevelus me relèvent. Me sourient. L’équipe de tournage remballe le matériel. On m’enlève l’imper. Je récupère mon trench-coat vert bouteille. Mes yeux verts. Mes deux chevaliers servants ont l’air de m’attendre. Une bouteille dans un sac en papier. Genre hippie, clope au bec, qu’est-ce qu’ils sont beaux ! J’hésite. Ma fille. L’appeler ? Non. Direction Parc Monceau avec eux ? Oui. Il est midi.