13 - Véronique M. Mon cher Frank

Mon cher Frank,

Pardonne-moi de t’écrire en français, ma langue d’origine m’est devenue insupportable ! Tu sais que mon nom Haffner, est on ne peut plus germanique, mais cette langue, je ne veux plus la parler depuis que j’ai vu la haine dans les yeux d’allemands en train de malmener un vieux juif qui ne leur avait rien fait, rien dit, rien manifesté. Nous sommes en été 1938, il fait beau, les femmes sont belles et pourtant, l’atmosphère, à Berlin, est devenue nauséabonde, délatrice, et même fratricide à l’égard d’allemands de religion juive. D’ici une semaine, le temps de régler mes affaires avec le magistrat qui m’emploie comme stagiaire, je compte partir en Angleterre pour respirer un air où la liberté remplace la haine, où l’on peut parler de tout et de rien sans craindre cette fameuse police politique fondée par Adolf Hitler et où il n’est pas nécessaire d’arborer des idées nationales-socialistes, le terme d’extrême-droite convenant mieux . Je te rejoindrai ensuite en Amérique, cette terre dont je rêve depuis longtemps.

Ici, je désespère de la nature humaine ; mes voisins, que je trouvais si aimables font maintenant le salut nazi et participent à la curie menée par des semi-militaires ou plutôt, devrais-je dire des milices armées jusqu’aux dents et qui défilent au pas de l’oie !

Je ne sais quand je rentrerai en Allemagne, si toutefois j’y rentre un jour. Et pourtant, j’aime mon pays et j’espère que d’ici quelques temps, cette sordide histoire sera derrière nous ; Alors, oui, ce sera avec plaisir que je reviendrai et que je pourrai exercer le droit qui me passionne et que je compte étudier à Londres. Mais à l’heure actuelle, le droit est bafoué et les lois manipulées pour qu’une race supérieure advienne. J’ai la nausée de cette race aryenne qui met de côté l’apport des grands penseurs étrangers et ne reconnaît que la pureté. Ah, ce mot de pureté, comme cela rime avec la mort !

La culture se meurt ; Félix Mendelssohn, Gustav Mahler n’ont plus droit de cité, les livres de Freud sont brûlés, Otto Dix, Bahauss, stefan Zweig rejetés comme des dégénérés, il n’y en a plus que pour Wagner, ce compositeur adoré d’Hitler qui sait mettre en valeur la grandeur (moi, je dis décadence), des apparats du grand Reich. Et puis, tout le peuple prend comme une bible le très mauvais livre écrit par Hitler en prison lors de son putsch raté. J’ai du mal à le nommer tellement on est loin de la littérature et proche du marigot : Mein Kampf, un ramassis de thèses paranoïaques. Comment une grande partie de la population a-t-elle pu l’aduler, je ne me l’explique que par le côté théâtral de ce tribun qui sait si bien haranguer les foules ! Tous ceux qui ont critiqué cet écrit ne sont plus de ce monde ou alors, ils sont partis suffisamment tôt, échappant à la mort.

Ah, mon pauvre ami, j’ai mal à mon âme et parfois, quand ma fenêtre est ouverte, j’ai envie de plonger dans l’autre monde. Comment l’Allemagne a-t-elle pu en arriver là, elle qui comptait tant d’artistes, de penseurs, de musiciens et d’inventeurs ? Comment a-t-elle pu engendrer tant de pensées ignobles, de discours ridicules ? S’ils n’étaient pas si dangereux,ils ne seraient que ridicules mais hélas, ce n’est pas le cas. C’est une bible, pire qu’une religion qui, elle, peut s’interpréter ; là, il faut suivre les mots à la lettre et s’en imprégner jusqu’à ce qu’elle vous possède tout entier. Vraiment, je me demande comment est née cette idée que notre nation serait la plus belle, la plus forte et qu’elle devrait conquérir le monde.

Ce matin, en allant chercher mon pain, l’homme qui était derrière moi tenait des propos si antisémites que je suis intervenu ; immédiatement, j’ai été chassé comme un malpropre avec l’interdiction de revenir ; les « braves » gens de Berlin m’ont battu comme plâtre et c’est les os meurtris que je suis rentré chez moi. Il faut se taire, et surtout, cacher ses idées si elles ne correspondent pas à la bien-pensance nazi. J’en frémis encore de honte, et presque je regrette de ne pas m’être avancé un peu plus dans mes propos, quitte à me faire lyncher.

C’est pourquoi je préfère partir de ce pays pourtant adoré et vivre comme un homme qui se respecte, qui soutient ses idées ; le monde est vaste, j’ai choisi l’Angleterre car je parle bien la langue, c’est un pays assez proche pour s’enfuir sans être repéré et les anglo-saxons sont si différents que je ne retrouverai pas là-bas des propos aussi vils. Ensuite, à moi l’Amérique et les américaines.

Mais il faut que je t’avoue des choses dont je ne suis pas fier ; maintenant que j’ai recouvré mes esprits, je me demande comment j’ai pu glisser si facilement vers ces comportements honteux. Je m’explique : la camaraderie est à la fois structurante pour le lien social et à la fois un danger pour la pensée personnelle. Quand on est entre gens de bonne compagnie, une pente nous entraîne inconsciemment vers des discours qu’on accrédite, énoncés par des gens sympathiques au premier abord. Si je les avais examiné avec objectivité et sans la peur d’être seul, je les aurais rejeté sans problème. Mais, d’un discours à l’autre, d’un sourire à l’autre, d’une gentillesse à l’autre, on finit par se faire à des choses immondes, tout cela pour être entouré, pour rire entre amis…

Ainsi, sache-le, mon ami, les groupes ou plutôt devrai-je dire, les foules, te font perdre raison !

Heureusement, j’ai ma petite Charlie, une jolie juive dont je suis éperdument amoureux, qui veut à tout prix partir en Palestine. Sa famille a été spoliée de leur petite entreprise pour une somme dérisoire au profit d’allemands. Elle se sent outragée, elle qui est née en Allemagne ainsi que ses parents et ses grands-parents. Maintenant qu’elle a pris la mesure des risques qu’elle encoure, elle a peur. Personne ne peut imaginer jusqu’où tout cela mènera. Alors, je la comprends et j’essaie par tous les moyens de la faire partir avec moi. Peut-être les appuis de mon père, communiste et ami de Bertolt Brecht rencontré à Ausbourg il y a bien longtemps pourront être précieux. Il a sympathisé de suite avec lui et cette amitié ne s’est jamais démentie. A cette époque, communisme et nationale-socialisme ne se faisait pas encore la guerre, simplement un mépris plus ou moins affiché . Si Brecht pouvait intervenir, ce serait le salut pour ma Charlie. Quant à moi, pour l’instant, à part le dégoût, je n’ai pas encore peur.

Il faut dire qu’en 1934, j’étais encore trop jeune pour analyser finement la situation et mes camarades m’entraînaient joyeusement dans l’idéologie ambiante qui ne disait pas son nom. Depuis que j’ai compris où Hitler voulait nous mener, j’ai envie de vomir tous les jours.

Ne m’en veux pas, mon cher Frank, je sais que tu es déjà en Amérique et que tu veux que je t’y rejoigne, mais peut-être plus tard, je prendrais le bateau et tu m’accueilleras dans ton antre.

Je pense que tu ne peux pas imaginer combien la situation a empiré à tous les niveaux, libertés, matraquages des juifs , fermetures de leurs commerces et tracasseries de tous ordres ; c’est ignoble, injuste et l’assimilation des juifs qui avait si bien fonctionné s’est effondrée. Quant à mes études, en tant que stagiaire du barreau, je trouve absurde qu’on nous colle un fusil dans les mains ; je te demande le rapport avec les études de droit ! J’assiste à des battues contre ceux qui n’ont pas le discours officiel, et je te passe les détails des exactions commises par la bande d’Hitler.

Si je pouvais rentrer sous terre pour ne pas voir tout cela, je le ferai de suite ; hélas, je me sens veule car je vais partir en catimini, sans que quiconque, pas même mon père ne soit dans la confidence. Je le fais sciemment pour qu’il ne sois pas torturé ; ils en seraient capables pour savoir où je suis parti. Ah, mon pauvre père que j’aime tant, je voudrais croire que je viendrai le sauver ? Cela est rassurant, même si c’est peu probable !

Demain, j’ai ma place sur un bateau qui transporte des marchandises et j’ai du payer une somme astronomique pour que le passeur ne me dénonce pas.

Pauvres de nous, pantins de l’Histoire, pris dans la petite histoire, faite de désillusions idéologiques, comment cette sordide épopée va-t-elle finir, l’avenir nous le dira !

Signé : Sébastian Haffner

ADDENDA: Sebastian Haffner est un romancier magnifique, qui nous a enseigné au jour le jour la transformation de son pays. Il partira en Angleterre où il vivra dans une précarité affligeante ; Ce livre : il n’en a écrit qu’un seul « histoire d’un allemand » ne sera publié qu’après sa mort, en 2000 , mais Haffner retournera en 1954 en Allemagne où il deviendra un journaliste et un historien reconnu. C’est un livre qu’il faut lire absolument car il reflète si bien l’époque de 1918 à 1938 qu’il est indispensable à tous.

Valérie M.