15 - Corinne-Olga B. Bribes de souvenirs

Déchiffrer les détails… déchiffrer les bribes de souvenirs.

Bribes de souvenirs auxquels je me suis accrochée le plus longtemps possible et qui avec le temps se sont estompées pour laisser place à des convictions monolithiques, écrites dans la pierre et enrichies par ci par là au gré des conversations et des demi enquêtes.

Mon père, toute ma vie, il m’a manqué et il me manque encore. Je ne pleure plus, tôt le matin comme je l’ai longtemps fait mais parfois je lui parle encore, je lui dis : tu as vu ce que j’ai fait la ? Es tu fier de moi ? Tu as vu? J’en suis là de ma vie, qu’en pense tu ?

Il ne répond pas, longtemps je l’ai senti à mes cotés dans les moments importants mais maintenant il est parti pour de bon et même si ça ferait hurler les gens qui m’aiment de m’entendre dire ça, je sais que le temps qui me sépare de lui n’est plus si lointain et je m’en réjouis.

Nous sommes une famille de dépressifs. Point. Le point s’impose.

Papa était né à Vienne, dernier rejeton d’une famille d’industriels du papier, son père était ‘monté’ de Bratislava ou il était né, pour consolider l’entreprise familiale et il avait très bien réussi. Grace a un ingénieur hongrois qui lui avait vendu la formule, il était devenu un de premiers producteurs européens de filtres à cigarette, entre autre.

Vienne au tournant du siècle brillait de tous ses feux. Grand père avait épousé sa cousine germaine. Ils avaient eu quatre enfants. Trois garçons et une fille, Heidi.

Heidi morte à 16 ans d’une otite, sa statue trône encore dans le jardin londonien de ma cousine.

Papa, le petit dernier, était apparemment très gâté. Je n’en sais pas plus.

Des photos le montrent en tenue autrichienne, les skis aux pieds, dans des jardins avec ses frères et cousins et souvent avec sa grand-mère Marie.

C’était une famille complètement assimilée, intégrée dans la petite communauté viennoise, apparentée par mariage avec toute sorte de gens intéressants. Les Freud habitaient dans la même rue que mes grands parents, Frederika Zweig était une cousine, la vie était belle…

Puis 1938 est arrivé et tout a changé.

J’ai interrogé ma mère sur la jeunesse de papa, la seule chose qu’elle ma dit, c’est qu’avant son départ pour l’Angleterre fin 1938, il avait participé à un défilée nazi et qu’il avait caché son nez avec son bras en faisant le salut nazi car il avait peur qu’on reconnaisse en lui un juif. C’est vrai qu’il était un peu typé.

Grand père était franc maçon. On l’a prévenu du danger, Ils ont pu partir à temps. D’abord il a envoyé son fils John en Australie, va savoir pourquoi, puis il est parti en voyage d’affaires en Angleterre avec son fils ainé Gustaf et de là, ils on fait arriver grand-mère, papa et les arrières grand mères.

Là mes connaissances sont un peu floues.

J’ai des photos de grandes réunions familiales juste après la guerre donc un certain nombre a dû réussir a partir…

Une fois en Angleterre, ils on vécu dans le nord, où grand-père avait un associé. Ma cousine m’a raconté que la famille qui les avait logés avait perdu trois fils à la guerre. Atroce!

En ’42, à 21 ans, papa s’est enrôle dans l’armé britannique. Il était très myope, il a été envoyé en Palestine et au bout de quelque temps, on l’a interné dans un camp de prisonniers. Ça devait être l’époque ou l’ Irgoun commençait a faire des attentat contre les Anglais et ils on pensé qu’un jeune juif dans l’armée pouvait être dangereux. Penser à lui comme à quelqu’un qui aurait pu être dangereux me fais sourire…

A 24 ans Il est revenu de la guerre indemne et les photos que j’ai de lui le montrent élégant, entouré de belle femmes.

Il s’est marié tard, coup de foudre pour ma mère qui avait 14 ans de moins que lui et qui dans le pur style victorien voulait faire un ‘bon mariage’.

Les hommes de ma famille se sont toujours faits mener par le bout du nez, lui n’a pas fait exception.

Je suis née, il m’adorait, j’en ai des preuves.

Les rares photos nous montrent enlacés, moi m’accrochée à lui comme à une bouée de sauvetage. Je devais déjà sentir que sans lui je serais à la merci … mais ça c’est une autre histoire.

Des souvenirs, réels ou rapportés.

Quand mon frère est né on a voulu lui passer mon beau lit à barreaux en laque blanc avec des petits lapins, papa n’a pas voulu, c’était à moi.

Il m’emmenait au restaurant, juste lui et moi, j’avais trois ans.

Et aussi, je me souviens de moi assise par terre entre ses jambes pendant qu’il faisait des découpages sur la table basse du salon.

Du jour au lendemain il a disparu.

Parti à la pèche près de la frontière autrichienne, avec un jeune oncle il s’est endormi au volant.

On l’a enterré à la campagne, en Italie, dans le caveau de famille de ma mère. J’étais trop petite pour aller à l’enterrement. Quelque année plus tard, vers l’âge de 8 ans, j’ai fait le même chemin avec ma bande de copains pour enterrer un petit mulot rouge. Enfance assez morbide où Il était question de natures mortes avec insectes épinglés, mulots amenés en procession, lézards capturés.

Une enfance sans lui.

On me dit que je l’ai surement idéalisé, certes, c’est probable, mais je l’aurais adoré, j’en suis certaine.

Corinne-Olga B.