15A - Valérie W - Une simple histoire

Le 16 décembre 1945, Georges pose son fusil contre son lit, crosse au sol, le canon appuyé sur le matelas aux draps défaits.

46 ans plus tôt, sa mère présente son dernier-né à ses autres garçons. A sa peau douce, à ses grands yeux noisette au regard insistant s’ajoutent en grandissant un caractère placide, une bouche bien dessinée, toujours souriante et des boucles brunes de cheveux épais. Elle admire le roi d’Angleterre et prénomme son fils Georges. Son père, privé d’odorat mais brasseur de bière et maire de Falterchen, bourgade cossue aux portes de l’Allemagne, accorde à sa femme tout ce qu’elle lui demande. Il aime offrir à sa famille la notabilité et la prospérité dont rêvent tous les administrés des villages lorrains avoisinants. Parfois allemandes, souvent françaises, peu importe, ses affaires l’enrichissent en dépit des guerres. Ses nombreuses relations plus ou moins légales l’amènent à collectionner des revolvers, pistolets et armes de poing, conservés dans une vitrine fermée à clé.

A l’adolescence, Georges exerce un chantage permanent sur sa mère toujours en adoration devant son chérubin raphaélite à la beauté lumineuse. De préférence murmurées en patois dans une oreille maternelle attentive, ses demandes d’argent se multiplient : « si tu ne me donnes pas ce que je veux, je saute par la fenêtre... ». Du rez-de-chaussée, il ne craint pas grand-chose. Mais sa mère s’exécute. Son butin obtenu, Georges cherche parmi les voisines une proie avec qui s’éloigner vers les forêts, les champs, les jardins. Comme ces lieux appartiennent le plus souvent au clan familial, les frasques de Georges bénéficient de l’attention bienveillante des habitants tous en dette auprès du maire tout-puissant. Par caprice, à 24 ans, Georges désœuvré, sans métier véritable, tente le mariage avec une femme riche et intelligente mais dénuée de grâce. Six ans plus tard, excédée par les infidélités de son mari et son penchant pour les eaux-de-vie peu raffinées, la luxembourgeoise corpulente aux pieds plats demande le divorce mais disparaît définitivement avant de l’avoir obtenu. Le beau trentenaire aurait-il usé de la vitrine paternelle du salon familial pour éviter les conséquences financières de son mariage raté ?

D’autant qu’il vient de rencontrer Mina, une très jeune fille de 17 ans. Née à Münster au centre de la Westphalie et dépêchée par ses parents soucieux de sa santé fragile, la petite allemande vient passer de longues vacances dans cette région si accueillante. Au cours d’une de ses grandes balades solitaires sur les chemins de la campagne lorraine, Mina espère beaucoup de la vie française et ne tarde pas à croiser avec grand bonheur et une certaine convoitise, la route de Georges. Tenté par une carrière de peintre, celui-ci promène paresseusement son matériel d’un pré à l’autre. Immédiatement séduit par le profil gracile de la belle adolescente, il passe de longues heures avec elle à l’abri des regards. Elle retient toujours son attention même après lui avoir annoncé être enceinte. Pour préparer son fils à mener une vie en accord avec cette nouvelle situation, le père de Georges lui propose de repeindre les murs du manoir local. Ce travail rémunéré, même s’il s’agit d’un emploi subalterne, permets à George de se faire connaître et d’acquérir une respectabilité de façade. Bien sûr, un mariage rapide s’impose entre le trentenaire moins volage, devenu momentanément sobre et la jeune femme très amoureuse. Ainsi, les noces joyeuses précèdent d’un petit mois la naissance de Norbert, le premier enfant du couple. Cependant, année après année, Charles et Louis naissent dans un monde dont les conditions de vie se durcissent avec la menace d’une nouvelle guerre. De plus, le patriarche ne peut plus les aider, il a perdu sa fortune dans des investissements hasardeux. L’argent vient à manquer. Georges baigne à nouveau dans les hallucinations nées de la mirabelle distillée dans les arrière-cuisines et, pour se distraire d’une paternité de plus en plus pesante, tire à la carabine dans les murs de fermes abandonnées.

En 1940, la famille de Georges est jetée sur les routes de l’exode comme des milliers d’autres mosellans. En Vienne, des villageois accueillent les exilés. Malgré la générosité de leurs hôtes, les jeunes garçons ont tout le temps faim. Ils volent des œufs, des fruits dans les arbres. Le petit Louis aide un fils d'agriculteurs à faire ses devoirs en échange de ses tartines d'omelette. En 1941, désespéré par la mort de Mina, morte en couches à 28 ans, le quadragénaire boit de plus en plus. Bien que méfiante à tous égards pour cet homme imprévisible, la résistance accepte Georges dans les rangs des forces françaises intérieures. Sa fascination pour les armes se nourrit de son accès facile à une artillerie très diversifiée. Resté un « homme à femmes », quelque mari jaloux le dénonce. Une patrouille allemande perquisitionne la ferme délabrée qui sert alors d’abri à la tribu. Georges n’hésite pas à utiliser ses enfants en leur demandant de s’allonger sur un matelas dissimulant des armes. Les soldats s’étonnent de les voir au lit en plein après-midi, mais dirigent leur fouille ailleurs avant de s’en retourner bredouilles à leur campement voisin.

Le 16 décembre 1945, en fin de journée, Georges, mort de fatigue, se laisse tomber sur une chaise branlante. A la fin de la guerre, il est revenu s’installer à Falterchen dans une maison délabrée, la dernière de la rue. A cet homme de plus en plus violent, alcoolique au dernier degré, on a confié la surveillance armée des derniers prisonniers allemands parqués à la gare du village. Mais après une journée d’ennui, il réintègre sans enthousiasme ses habits de père. Avachi dans la cuisine, il repousse l’assiette de galettes de pommes de terre que lui tend une bonne « à tout faire ». Au-dessus de la pièce, dans leur chambre partagée, les garçons chahutent. Louis, 10 ans, et Charles, 12 ans, s’opposent à Norbert, 15 ans, l’ainé qui veut leur imposer sa loi.

« Ruhig* ! » hurle Georges d’un ton martial avant de retomber dans l’hébétude des vapeurs du mauvais schnaps dont son verre est rempli. Il s'apprête à boire une gorgée lorsqu’une explosion retentit. A l’étage, après s’être emparé du fusil laissé à l’abandon par son père négligent, Norbert a mis en joue ses deux frères assis sur leur lit. Et il a tiré. Louis, tétanisé, n’ose regarder son frère Charles, à côté de lui, mort d’une balle en plein front…

Près d’un siècle plus tard, la déflagration continue à résonner dans l’esprit des deux générations suivantes. Jusqu’à quand ?

(*Ruhig ! : la paix !)