15 A - Diana W - Le Territoire

Le Territoire

Ironie de l’existence, cette lignée là, la mienne, ne possédait rien, les cailloux de la Silésie d’il y a mille ans ne scintillaient d’aucun espoir, ne reflétaient aucun rêve réalisable et si par hasard un rayon de soleil faisait naître un kaléidoscope irisé sur leurs facettes, ce n’était que pour souligner encore plus l’aridité des alentours.

Ils quittèrent donc ces plaines arides où leur seul avenir était la survie, une survie passive, de rat ou de cloporte. Ils choisirent la survie sanglante, belliqueuse et mercenaire en vendant à qui pouvait l’acheter, leur épée et les rapines résultants des combats et corps à corps qu’ils livraient afin de simplement tels les animaux sauvages qu’ils étaient encore, se nourrir et continuer, continuer, continuer.

Les siècles passaient et les misérables exilés fuyant leur terre hostile se changèrent en Chevaliers Teutoniques,, continuèrent à vendre leur bravoure et expertise militaire à plus riche et moins féroces et de siècle en siècle arrivèrent sur les bords de la Baltique où leurs chemins se séparèrent, certains optant pour les steppes slaves, les autres pour les rives plus calmes, moins exaltées de la Lettonie.

Lettonie suédoise à laquelle ils seront fidèles dès lors sans faillir et réussirent à s’immiscer dans les couloirs sans fin du Pouvoir et intrigues de Cour.

Les descendants de ces mercenaires devinrent courtisans mais ne reniaient pas leur besoin de guerroyer.

Les siècles passent et ne se ressemblent pas, nous voici à Stockholm au 19ème siècle, Gustav von Rosen demi frère du roi par la cuisse accueillante de sa mère fait la pluie et le beau temps, il est marié sans enfant mâle et va lui aussi perpétrer les bonne habitudes familiales en procréant son unique fils à travers le corps tendre d’une lingère dont la beauté la lancera par la suite avec succès dans la galanterie.

Mon grand père, Farfar devint donc l’héritier de cette famille où la bâtardise n’était en rien un handicap.

Ils étaient loin les exploits de cape et d’épée des ancêtres bohémiens, place à la vie douce et oisive ponctuée de longs très longs moments privilégiés dans le cocon douillet de la vaste et riche en trésor, bibliothèque familiale.

Cette bibliothèque dont une partie suivit mon grand père lors de son choix de vie parisien à la fin du dix neuvième siècle, en compagnie de la femme aimée hollandaise originale et anticonformiste qu’il s’était choisi.

Il y a certainement eu des héros parmi les hommes de cette lignée, mais ce ne sont pas ceux dont ma famille a conservé le souvenir ému de l’admiration, non, ce sont les aventuriers, voyageurs au long très long et dangereux cours dont ils sont fiers, ceux qui ne bravaient que l’insupportable ennemi, l’Ennui.

Mon père cet anti héros, passa sa vie entre bals de la société proustienne, aventures et expéditions en Afrique du Sud où sa connaissance du néerlandais sauva son expédition anglaise de la rancœur des descendants des Boers plus d’une fois, où ses compagnons au nombre de sept, moururent tous de la fièvre de l’eau noire dont lui se sauva par une décision du Destin qui le réservait à d’autres projets tels que la découverte de la Pampa argentine de la fin des années vingt, dont il revint avec des musiques et instruments divers dont il maîtrisait les harmonies ainsi que d’un accent Porteno magnifique !

Illusoires peut être les gloires de ces hommes, pour moi de savoir que le fil conducteur de leurs vies fut leur Bibliothèque, antre magique où ils pouvaient vérifier que Non ils n’avaient pas rêvé et que Oui ils avaient poursuivi leur rêve et soif d’aventure aussi loin qu’il leurs avait été donné de le faire, oui pour moi cela vaut toute l’admiration martiale ou glorieuse dont les familles en général sont si friandes.

Philosophes, artistes, linguistes et musiciens, esthètes au coeur généreux sachant déguiser leur immense savoir en plaisir à faire découvrir et partager, ah la merveilleuse légèreté du profond savoir, tels furent les hommes de cette lignées dont les membres par désespoir prirent un jour de pluie certainement, la route menant vers l’inconnu et changèrent les cailloux de Silésie en gemmes précieuses de Connaissance.

Diana W