15A - Bénédicte/Fredaine - Grand Père

De ce grand-père, les petits-enfants gardent un souvenir partiel, celui de leur vécu pendant les vacances passées chez lui. A cette époque, les profondeurs de l’Ouest de la France étaient une région verdoyante et généreuse comptant de vastes terres agricoles que les propriétaires comme lui, exploitaient sous forme de fermages et de métairies. Cette activité était la sienne.

Le quotidien de la maisonnée en légumes était assuré par un grand potager déployé en contre-bas. Lorsqu’à table on vous présentait pour le quatrième repas successif des haricots verts, il n’était pas question de faire la moue puisque c’était la saison des « bons haricots verts du potager de Grand-père ». Et cela se renouvelait pour moult légumes et fruits.

Grand-père habitait la même demeure depuis sa naissance, peu avant la guerre de 1870. Il était allé à l’école dans le village voisin avec les enfants qui plus tard deviendraient ses fermiers, puis il avait été pensionnaire au Mans comme tous ses semblables. Il aimait raconter la toilette du matin : l’eau chaude ? Point d’eau chaude. Eau froide seulement, glaciale en hiver, parfois même recouverte d’une pellicule de glace qu’il devait casser pour se débarbouiller, disait-il. Vrai ou pas vrai ? Nul ne le sut vraiment.

A la réflexion, les petits-enfants s’aperçoivent qu’ils le connaissent bien peu, leur grand-père ! Ils savent seulement qu’il était très jeune lorsqu’il a perdu son père et qu’il avait consacré dès lors sa vie entière à cette propriété. Il vivait là pour développer les terres reçues, faire vivre au mieux les fermiers et les métayers qui y travaillaient ainsi que sa nombreuse famille.

Ses distractions ? La chasse évidemment, soit seul, devant lui, avec un chien le long des haies, soit en grandes journées de chasse organisées de longue date, atout indispensable pour exister en société, tout comme le tennis qu’il roulait lui-même à la fraîche - ou faisait rouler par les enfants. Il se rendait aussi avec assiduité aux courses hippiques de Craon. Chez lui, il lisait beaucoup. Il avait horreur du bridge et de toutes les mondanités. A ces activités superficielles, il préférait des résultats concrets. Ainsi, dans sa jeunesse, il avait construit avec son frère une chapelle à côté de la maison. Tous ses enfants, de nombreux petits-enfants et même quelques arrière-petits-enfants y furent baptisés. Il avait épousé une «jeune fille très bien» d’un département voisin, intelligente et cultivée, qui héritera plus tard d’une jolie propriété. Sept enfants étaient nés de cette union, suivis d’une ribambelle de petits-enfants. Ce sont les plus jeunes qui racontent ici les souvenirs de la personne qu’ils ont connue : un monsieur très vieux, respecté de tous, mais tellement âgé qu’il n’entendait plus grand-chose !

Au petit déjeuner, le « père » ainsi qu’on désignait Grand-père devant les étrangers à la stricte famille, le « père » donc, était attablé le premier dans la vaste salle à manger. Lorsque les petits-enfants arrivaient, il terminait son immense bol de tapioca dont les grains translucides restaient souvent collés à sa moustache grise. Mécontent de sa maladresse, il les chassait à l’aide de sa serviette de table. Il avait déjà refermé la terrine de rillettes en terre cuite, et posé proprement le gros pain de six livres sur la planche à pain à côté du pot de miel. A la vue des petits, il lançait un bonjour joyeux à la cantonade, ce qui était prudent car il n’était pas certain de se souvenir du prénom de chacun d’entre eux. Il se levait : « Bon, il faut que j’y aille maintenant ! » et après avoir remis sa chaise bien en place, il quittait la pièce de son pas houleux. Peu après, on entendait les chiens japper autour de lui, sa voix chaude calmer leur entrain et la porte d’entrée se fermer derrière eux. Il partait faire un tour sur ses terres.

En fin d’après-midi, il rentrait bien las de sa journée à parcourir champs et bois, à visiter les fermes. En hiver il faisait déjà nuit lorsqu’il se laissait tomber lourdement sur le coffre en chêne fabriqué jadis de ses mains, pour enlever ses gros souliers crottés. La tâche était ardue : il levait un pied, délaçait un godillot qu’il abandonnait sur le sol en pierre de « l’entrée à bottes », puis renouvelait l’opération pour le second pied. Il devait se courber pour cet effort pénible pour lui mais dans la famille on ne se plaint jamais. Puis il montait à pas lourds et lents l’escalier aux larges marches en bois qui conduisait à sa chambre.

On le retrouvait plus tard dans le petit salon avant le dîner, impeccable et fraîchement rasé. De la poche de son gilet aux nombreux boutons il sortait son inséparable montre gousset, consultait l’heure avec satisfaction : le dîner ne serait servi que dans une demie heure, le temps de fumer une bonne pipe au coin du feu. Calé dans son fauteuil, chaussettes tirées bien haut jusqu’au pantalon à la française en velours côtelé, il semblait méditer en regardant les flammes danser dans la cheminée. Taiseux de tempérament, il n’écoutait pas véritablement (ou pas du tout ?) les conversations de la famille. Lui seul avait le pouvoir d’utiliser le téléphone posé près de la porte. L’appareil se composait d’une boîte en bois vernis sur laquelle le récepteur était perché. Il appelait : « Allô, madame la téléphoniste ? » Et la dame composait spécialement pour lui le numéro voulu, c’était presque magique.

Oui, Grand-père était un vrai campagnard.

En bon chef de famille il jugeait indispensable que sa demeure dispose à volonté de miel, cidre et bien entendu, eau de vie, car il était bouilleur de cru, le tout fait maison. Et c’était avec conviction qu’il s’attelait à la tâche. Il aimait prendre soin de ses abeilles. On le voyait souvent sous son drôle de chapeau à voilette bien close s’occuper d’elles. A la saison il mettait à contribution les volontaires, petits et grands, pour désoperculer les rayons tout juste sortis des ruches et faire tourner, à la main évidemment, la centrifugeuse de laquelle sortait enfin le précieux miel qui serait bientôt mis en pots. Ces journées l’enchantaient.

La boisson de la région était le cidre : loin du cidre de barrique si raide qu’il fallait s’y habituer, il savait comment procéder pour offrir un très bon cidre bouché, et surtout de l’eau de vie ! Les gros tas de pommes à cidre attendaient l’arrivée de l’alambic qui circulait de ferme en ferme. En cuivre bien astiqué, hérissée d’entonnoirs et de tuyaux rutilants, cette machine vénérable drainait avec elle la bonne humeur générale. L’alcool qui en sortait était conservé dans la cave du « père » sous la demeure, pendant plusieurs années. Il choisissait lui-même le bois des fûts dans lesquels il conserverait tel ou tel millésime, pour atteindre exactement la couleur et le goût voulus. C’était lui qui menait personnellement la mise en bouteille. Et pour rien au monde il n’aurait laissé sa place. Ah oui, son eau de vie que tous appelaient la « gnôle du père » était fameuse. On en parlait avec respect.

Hiver 1955. La porte d’entrée qu’il avait franchie tant et tant de fois en quatre-vingt-cinq ans était ce jour-là flanquée de hautes tentures noires bordées d’argent, surmontées d’un écusson à ses initiales. Il avait vécu. L’émotion de ceux venus lui rendre hommage n’était pas muette « C’était not’ maître ! C’est t’y pas malheureux, un homme si bon qui nous quitte. Qui donc qui va l’remplacer ? Quelle misère ! » Il était très proche de ses paysans, il connaissait chaque famille presque mieux que la sienne propre. Il était très aimé.

N’avait-il pas fait installer l’eau courante dans les fermes bien avant de le faire chez lui ? Cela lui semblait tout à fait superflu puisque le personnel de maison remplissait pour lui le pot en faïence posé dans la cuvette assortie qu’il utilisait pour sa toilette. Et seule l’insistance de sa femme l’avait fait céder. Dans son élan de générosité il lui avait même offert une belle baignoire aux pieds en griffes de lion. Mais à l’époque, à dix kilomètres de la première agglomération, l’eau courante était celle que l’on faisait monter de son propre puits. Voici pourquoi en été la belle baignoire était souvent interdite d’accès, la priorité étant donnée aux besoins de la ferme toute proche et du bétail.

C’était aussi pour sa femme qu’il avait sacrifié une belle pâture devant la demeure : elle voulait à cet endroit précis une terrasse, terminée par une balustrade en souvenir de leur voyage de noces en Italie. Pris au piège de ce souvenir, il avait obtempéré. Ces obligations domestiques remplies, il s’arrêta là.

L’électricité ne remplaça les lampes à pétrole et les chandelles qu’après son décès. Le soir, pour regagner sa chambre, il n’aura connu que la vaillante petite flamme de la lampe Pigeon dans son minuscule globe en verre.

Quant au chauffage central, le malicieux grand-père usait de sa surdité, reconnue (mais partielle), pour opportunément ne pas comprendre de quoi diable on parlait.

Ce personnage, c’était Grand-père !

Fredaine