15A - Bruno - Un après-midi de septembre

J’ignore si c’est une chance mais les hasards de la vie m’ont donné trois grands-pères. Le premier, par ordre d’apparition à mes yeux d’enfant, me fut présenté par ma mère sous le nom de « Papy ». Homme ventru et obstiné, il constituait avec son épouse, petit brin de femme fidèle et soumise, naturellement appelée « Mamie », un couple sans histoire et sans attrait.

Mon père se chargea de me mettre en présence du deuxième, nommé « Pépé ». Personnage élancé et vantard, plus enclin à évoquer ses faits de bravoure sur les trottoirs de Belleville que ses huit échecs à l’épreuve du permis de conduire, il vivait avec celle que, par souci de symétrie, on me suggéra d’appeler « Mémé ».

L’existence du troisième me fut révélée bien plus tard, lorsque je fus en âge de comprendre la différence entre un père officiel et un père biologique, et forcé d’admettre que, parfois, les parents incapables d’élever leurs enfants étaient obligés de les confier à d’autres adultes. Aussi, un jour, me jugea-t-on assez mûr pour m’instruire de la réalité. Pépé n’était pas vraiment mon grand-père et j’allais accompagner mon père dans un village de Lorraine pour rencontrer le vrai. De cette rencontre, il ne me reste que peu de souvenirs, à part une silhouette tassée dans un fauteuil au cœur d’une pièce sombre et un visage souriant, ébloui par la découverte de ce pré-adolescent intimidé assis face à lui. Il me questionna longuement sur mes résultats scolaires, mes hobbies, mes projets d’avenir. Mes réponses, pourtant succinctes, semblaient satisfaire une curiosité apparemment sincère. Il ponctuait chacun de nos échanges par une expression encourageante, une remarque bienveillante, marques d’attention auxquelles mes deux premiers grands-pères ne m’avaient pas habitué. Mon père et moi repartions le soir même, après un après-midi ponctué de silences remplis de regrets existentiels et de remords tardifs. J’appris par la suite les détails de son existence. Il vivait seul depuis que sa femme l’avait quitté pour un autre. Elle avait laissé derrière elle et sans se retourner trois enfants en bas-âge dont il était incapable de s’occuper, autant par ignorance que par son état d’unijambiste. La fratrie fut séparée et mon père, confié à une tante éloignée et à son époux. J’attribuais spontanément la perte de sa jambe à un fait de guerre. Cette hypothèse avait le mérite de grandir l’homme dont la destinée et la relégation dans l’ombre familiale m’apparaissaient imméritées. La réalité était tout autre mais elle donnait corps à un vécu jusque là pour moi sans grande substance : peu avant la seconde guerre mondiale, alors qu’il effectuait sa tournée de distribution du courrier, il fit une mauvaise chute sur un sentier accidenté. La blessure mal soignée dégénéra en gangrène et l’amputation fut décrétée. Il perdit son emploi de facteur et dut se contenter d’une maigre pension d’invalidité jusqu’à la fin de ses jours. Lorsque j’exprimai le désir de le revoir, il était trop tard. On m’apprit successivement son déclin, son hospitalisation, puis son décès. Retenu par les épreuves du bac, je ne pus accompagner mon père aux funérailles de ce grand-père authentique, dépourvu de sobriquet à la différence des deux autres. Mon père, qui parlait de celui qui l’avait élevé à Paris en le nommant lui-même « mon père », évoquait son géniteur lorrain en l’appelant « LE père ». Par ces deux simples mots, il donnait aux seuls liens du sang un statut particulier, unique et incontestable, et le reconnaissait digne du même respect que celui accordé à son père nourricier.

De son passage sur terre, ne me furent légués que le sentiment d’une occasion manquée, le regret d’une absence et les promesses, restées sans lendemain, que je crus percevoir dans son regard lors de notre unique rencontre, un après-midi de septembre.