15A - Corinne LN - Jean

JEAN

Quand nous nous sommes installés dans le Perche il y a maintenant vingt-deux ans, mes grands-parents paternels se sont retournés d’allégresse dans leur tombe car, sans même l’avoir vraiment réalisé, je suis retournée me lover avec bonheur dans le berceau de ma famille.

Je me souviens parfaitement de mon grand-père pourtant je n’avais que dix ans quand il nous a quittés. Quand je l’ai connu, il était déjà âgé mais il avait encore fière allure. C’était un homme de haute stature et corpulent et il m’impressionnait un peu. Issu d’une lignée de garçons, pas l’ombre d’une fille sur quatre générations, il était le digne descendant d’un des deux fils de Charles Leveillé et de la Dame de l’Orgueilleux qui avait épousé la ravissante Flore Nizerolle. Les deux familles avaient fait fortune dans le négoce du bois, elles ont uni leurs enfants et leurs patronymes.

Mon grand-père paternel était rentier, à l’époque c’était un métier. On héritait de la réussite de ses aïeux et on gérait la fortune familiale. On avait alors tout loisir de s’instruire, de développer un talent artistique et de profiter de son temps, de sa famille et de ses terres.

Pourtant sa vie avait débuté bien tristement. Il avait perdu sa mère alors qu’il était encore très jeune et son père accablé avait aussitôt mis ses trois fils en pension chez les frères. Il en gardait un souvenir abominable. Heureusement, grand-père fut très heureux en ménage et il eut deux beaux enfants. J’ai à peine connue la petite grand-mère comme nous l’appelions tendrement, une femme menue, discrète et déjà bien malade quand je suis née. Il fut un père exemplaire gâteux de sa fille Valentine, enfin une fille, et de mes cousins germains qu’il choyait tout particulièrement. J’ai ressenti cette préférence toute mon enfance.

Pour mon père qui ne vivait que pour la grimpe et voulait être guide de Haute montagne, il avait fait construire à Chamonix un chalet en bois foncé, cerclé d’un long balcon et flanqué de volets rouges et blancs. Il l’avait baptisé La Parsaz et avait fait graver sur la poutre maitresse du salon « Parva sed apta » « petit mais pratique » car il n’était pas très grand mais jouissait d’une vue somptueuse sur la chaine du Mont Blanc. L’étroite chambre de grand-père jouxtait le salon, toujours parfaitement rangée avec son lavabo caché dans un placard et son petit bureau. L’odeur du bois vernis me ramène encore son image. Nous y retrouvions nos cousins avec bonheur et je revois mon grand-père, toujours très classe même pour aller randonner en montagne, avec son chapeau et sa canne sculptée. Il nous emmenait arpenter des sentiers bien raides pour nos petites jambes mais nous étions toujours récompensés de nos efforts. C’était un grand-père strict mais généreux. Il souriait peu mais élevait rarement la voix, ce n’était pas nécessaire. Nous avions droit à une distribution quotidienne de nougats durs qui nous rongeaient les dents et nous allions ensemble plonger les melons dans le ruisseau avant le déjeuner pour qu’ils soient bien frais. Il y avait aussi ces jours bénis où nous partions acheter du chocolat en Suisse ou pêcher la truite à la frontière italienne.

La fortune familiale était partie en fumée bien avant ma naissance et mon grand-père s’est retrouvé dépossédé de l’essentiel de ses biens par les maladresses et les malversations de mes oncles et de leur progéniture. J’ai quand-même eu la chance de visiter les « châteaux de famille » qui n’étaient déjà plus dans la famille sauf celui du Renouard près d’Argentan dans lequel mon père a passé la grande guerre et une bonne partie de son enfance. Vendu dans les années cinquante à un marchand de bien qui ne s’intéressait qu’aux bois environnants, il n’en reste que de tristes ruines. De cette époque fastueuse, j’ai quand-même hérité de deux paires de beaux chenets qui ont connu les quatre générations précédentes et des bois du cerf que mon grand-père a tué à l’âge de dix ans bien que j’ai toujours détesté la chasse.

Il possédait aussi un bel appartement à Neuilly qu’il avait généreusement échangé contre notre deux- pièces exigu quand mes parents ont eu leur troisième enfant. Pianiste émérite, il a joué pour Debussy et pour mon plus grand bonheur, il a continué à venir tous les jours s’entrainer sur le piano à queue dans le grand salon après que nous ayons envahi son appartement. J’adorais l’écouter et je faisais des pointes derrière lui en imaginant qu’il ne me voyait pas. Il était également passionné de reliure et je le regardais faire avec admiration en m’enivrant du parfum de la colle.

Mais grand-père était avant tout un bon vivant. Il avait le gout des bonnes choses et un appétit féroce. Les repas à Neuilly étaient plantureux et trop longs pour les enfants que nous étions. Je revois ma petite sœur le regardant avaler des monceaux de viande, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. « Mon grand-père est un ogre » me disait-elle affolée.

Grand-père est parti trop tôt emporté par le crabe en nous laissant de beaux souvenirs d’enfance et j’ai vu avec émotion mon père pleurer pour la première fois le jour où il m’a emmené le voir sur son lit de mort.