15A - Dominique B - Un grand-père

Je suis née de grand-père inconnu.

Décédé en 1929 à la suite du krach qui le ruina et eut raison de son cœur. Quel âge avait-il ? Sans aucune certitude, il semblerait qu’il ait dépassé les 35 ou 40 ans. Riche homme d’affaires norvégien vivant entre Paris, Oslo et Londres. Rencontra-t-il ma grand-mère à Paris lors d’un défilé chez Poiret ? À Megève ? Peut-être sur la Riviera où elle séjournait l’hiver enrobée de ses renards roux ou argentés, coiffée d’un chapeau cloche qui laissait échapper quelques mèches de ses cheveux naturellement blond platine ! Mon père et son jumeau naquirent en février 1929 avant le mariage de leurs parents. De nationalités différentes, ils durent entamer de longues procédures pour faire reconnaitre leur mariage afin de légitimer leurs fils. La mort le saisit avant que leur union ne soit légalisée en France et en Norvège.

De ce grand-père ne restent que quatre photos… Grand et bel homme blond, des traits réguliers, un teint clair, une bouche charnue. Une douceur ferme émane de ce visage aimable. Vêtue de la tenue règlementaire de ce début de siècle, il joue au tennis en pantalon long blanc, polo blanc et pull blanc à l’échancrure en V bordée de lignes brunes ne dissimulant pas sa carrure de sportif. En knickers bouffants, bien droit sur ses longs skis de bois, il sourit à ma grand-mère à l’arrivée d’une piste à Megève. En maillot de bain à bretelles, il éclabousse une personne invisible sur la photo et son rire semble retentir encore entre les gouttes. Les galets sous ses pieds le placent à Nice. Sur la Promenade des Anglais, un jour d’hiver ensoleillé, il déambule en bavardant avec ma grand-mère qui tient un petit chien en laisse. Il ne regarde pas l’objectif, pris par une discussion que l’on peut imaginer passionnée : ses mains habitent l’air, son visage concentré mais souriant invite à l’écoute. Elle le regarde, ardemment.

Trois objets m’accompagnent depuis ma naissance : un ours de bronze dressé sur ses pattes arrière, deux ours blancs de porcelaine que j’époussetais délicatement chaque jeudi, consciente de ma responsabilité immense, prendre soin de ces témoins de l’existence de ce grand-père imperceptible.

Je n’osais pas questionner mon père, devinant la douleur du manque derrière sa pudeur.

Mon imagination d’enfant le déguisa en viking, debout à la proue d’un drakkar, fendant les flots glacés d’un fjord, ses longs cheveux clairs l’auréolant de soleil.

Adolescente, j’acquis la certitude qu’il m’aurait promenée en traineau dans les forêts enneigées, emmitouflée de fourrures, le nez rougi. Il aurait su me protéger des loups ou même des ours !

Adulte, je me suis surprise à l’aimer, tendrement, tout simplement.

Il s’appelait Oluf…comme son fils, mon père… comme mon fils.