15A - Nathalie F - Jean Martinaud

La marche était sans aucun doute la façon privilégiée de se déplacer de mon grand-père. Né en 1907, dans un hameau reculé du Limousin, la carriole attelée à l'âne restait réservée pour les déplacements de haute importance, comme se rendre à la foire du village à côté, aller à un enterrement, une noce ou encore un baptême, et seulement si la parenté était assez proche pour envisager de perdre une journée de labeur. Donc mon grand-père Jean se rendait à pied à l'école communale la plus proche, c'est à dire à sept kilomètres. L'hiver il fallait en plus de son repas, emporter une bûche pour le poêle de la classe. Les sept kilomètres passaient par la campagne enneigée ou verdoyante traversant les reliefs vallonnés de la vallée de la Vienne. Ce paysage grandiose, Jean apprit à en connaître les moindres bosquets de noisetiers, les moindres taillis de ronces et de chèvrefeuille sauvages, picorant noisettes, mûres ou autres baies, il oubliait souvent sa destination. Il ne s'égarait pas, les chants d'oiseaux le guidaient, il cherchait leurs nids, les épiaient. Il était leur ami.

La boucherie de la guerre de 14 était loin, dans mon souvenir, personne du fond de cette ruralité n'évoquait cette effrayante période. L'âge des uns et des autres proches, famille ou ami les avait miraculeusement épargné. Jean loin de l'écrit, loin du monde n'avait accès à aucun journal, aucune information. Le quotidien de cette famille se résumait aux réalités de la vie paysanne.

Jean n'apprit pas à lire à l'école, sa place restait trop souvent vide. Il enregistra quelques rudiments de lecture et associa comme il pouvait les lettres ensemble. Mon grand-père n'écrivait pas non plus, seulement si l'obligation devenait incontournable. À certaines occasions, il me semble qu'il en eut honte. Enfant, je ne mesurais pas l'importance de cette incapacité. Il fallu qu'un jour ayant environ une douzaine d'années, je décide de lui offrir un livre sur les oiseaux des campagnes. Bien sûr il me remercia, mais sa gêne flagrante me troubla et ce n'est qu'après une nouvelle explication de ma mère que je mesurais le désagrément qu'avait produit ce cadeau.

Petit dernier d'une famille de cinq enfants, Jean avait été couvé par les sourires de sa mère, une douce et docile paysanne sans instruction si ce n'est celle de ses sentiments, de sa douceur et de sa perception apaisée du monde. Riche de tendresse maternelle, il avait profité de cet amour confiant pour vagabonder autant dans la campagne que dans ses rêveries. Il n'obtint pas son certificat d'étude, il acquit par l'observation le nom des arbres, des oiseaux, l'ironie de la vie et un certain bon sens. Jean sut très tôt qu'il ne resterait pas au village, il disait que la terre était trop basse pour lui, il avait conscience de la misérable vie des siens. Il souriait lorsque sa douce maman, lui disait : «Petit Jean, tu ne peux pas aller au bal avec des chaussures blanches. Les chaussures blanches, ce sont des chaussures pour les enfants de châtelains ! » Ce minuscule village comportait en effet un château, en réalité une grosse maison bourgeoise du dix-neuvième siècle, occupé par un descendant de hobereau. Perpétuant les traditions rurales d'un autre temps, Jean et sa famille simples métayers, vouaient aux châtelains, une déférence quasi médiévale que personne n'exigeait, seulement leur propre sentiment d'infériorité.

Jean quitta donc les siens et son village à l'âge de dix-sept ans pour rentrer au service d'une famille de porcelainiers de Limoges. Il apprécia immédiatement de ne pas avoir les mains pleines de terre, les ongles noirs, de ne pas avoir mal au dos à force de se courber, il voulu oublier la bêche, la binette, le râteau, les mauvaises récoltes comme les bonnes, le caquètement des poules, l'odeur des tas de fumier. Il commença comme simple valet, porta une livrée rayée jaune et noire, découvrit la hiérarchie des gens de maisons, apprit la discrétion, la discipline et la rigueur que sa mère si indulgente n'avait pas su lui inculquer.

La vie citadine de province, la vie confortable sur tapis feutrés, la vie qui se déguste dans la porcelaine, le cristal et l'argenterie, il en découvrit le décor et son envers. À ses heures perdues, il partait à la découverte des rues de Limoges, arpentant les rues chics comme les rues étroites et sales du quartier des bouchers ainsi que celles du quartier de la gare avec leur crasse et leurs puanteurs ; observant, apprenant, seul, comme il l'avait fait enfant dans la campagne, Jean déambulait, Jean marchait, ce qu'il n'avait pas appris dans les livres, il l'apprenait là au contact de ce monde étranger. Les jours de congé étaient rares et ceux qui lui permettaient un retour au domicile familial encore davantage. Durant ces trêves, beaucoup d'énergie et un peu d'argent en poche, il fréquentait les bals, les fêtes de village. Il n'hésitait pas à parcourir à pied parfois plusieurs dizaines de kilomètres pour le plaisir d'une valse, d'une polka ou d'une farandole, il retrouvait ses copains d'école, évoquait avec eux leurs longues heures d'ennui sur les bancs de bois, leurs rires partagés, leurs escapades champêtres. Ses pieds chaussés de blanc ou de sévères chaussures de service l'amenaient à sentir juste son choix, il ne regrettait jamais les sabots, et même plus tard, lorsque le temps de la retraite eut sonné, ayant choisit le retour au village natal, ses pieds entretenus avec soin ne les réintégrèrent pas.

Puis il pris le train pour Paris, Limoges était devenu trop petit, ses rues sombres et sales, sans canalisation, sans évacuations pour les eaux usées avaient fini par le répugner. L'avenue Montaigne était maintenant son fief et par des balcons mitoyens et haussmanniens, Jean rencontra l'amour. Ma grand-mère Henriette. Maman naquit le 30 juin 1934, la nuits des longs couteaux, elle n'en su rien, mais bientôt son père dû partir sous un uniforme, une arme à l'épaule. Jean ne parlait jamais de ce pénible moment. Il ne raconta pas la guerre, il n'évoqua pas la défaite, seulement une fois. Lors d'une promenade estivale dans la campagne de son enfance, qui devint au fil du temps la campagne de notre enfance ; répondant aux questions de mon frère, il dit n'avoir jamais tué un homme. Il ajouta que lors de la débâcle son commandant lui avait ordonné d'achever un blessé allemand. Jean avait toujours respecté la vie, celle des oiseaux, des insectes, sans doute pas celle des animaux élevés pour se nourrir, mais celle d'un homme, d'un homme à terre souffrant, il ne s'en mêlerait pas. Sans en mesurer les éventuelles conséquences, il répondit : « Faites-le vous même. » Il n'y eu pas de conséquence, cet épisode ne fut jamais ré évoqué, Jean n'éprouvait aucune fierté de sa désobéissance, il souhaitait juste oublier. Si ma mère et ma grand-mère nous parlaient parfois de l'Occupation, des restrictions, du manque, du troc, des files d'attente, Jean ne se mêlait jamais à ces retours sur le passé. Cet homme simple aimait le présent, la porcelaine, le cristal et l'argenterie. La porcelaine sans doute à cause de ses origines limousines, le cristal et l'argenterie, j'aime à croire qu'ils lui rappelaient les chants d'oiseaux, les brillances d'eau sur la végétation des chemins vagabonds de son enfance. Ces jolis objets peut-être consolaient-il l'ancien petit garçon ? Parisien, ses pas le dimanche le menait souvent sur les quais de Seine. À l'époque de mon enfance, un marché aux oiseaux, des fleuristes et autres paysagistes étalaient leurs marchandises, mon frère et moi pouvions être de la sortie, nous pouvions partager son plaisir. Nous rentrions exténués, lui était infatigable.

Mon grand-père ferma son ombrelle dans la maison de son enfance. « Fermer son ombrelle » une expression parmi toutes celles qu'il employait, cet homme sans mots écrits, jouait si bien avec les mots, les images et la poésie. De ce grand-père il nous reste le tintement, l'éclat d'une poésie qui nous accompagne chaque jour.

Les chants d'oiseaux et le vent dans les branches des châtaigniers méritaient davantage.