15B - Christine B - Mon père

Mon père est né en 1935. Ses parents sont maraîchers, un métier qui ne laisse pas vraiment de temps libre d’autant plus qu’à cette époque les machines perfectionnées n’existent pas encore.Il y a toujours quelque chose à faire dans les champs, il faut récolter pour aller vendre les fruits et les légumes au marché couvert où ils ont loué une case. Ils habitent une maison assez rudimentaire, sans salle de bains. La toilette se fait dans la cuisine. On fait chauffer de l’eau dans une grande bassine en zinc et la toilette peut commencer. La grande toilette a lieu une ou deux fois par semaine à l’extérieur. Un seau accroché à une poulie dans un arbre fait office de douche. Pour les commodités il faut aller au fond du jardin où une cabane est aménagée : un trou dans une planche en bois, le broc avec l’eau qu’il faut aller chercher au puits, est posé au sol, le papier journal déchiré en morceaux est accroché à une pointe fixée dans une planche. Nous sommes bien loin du temps du papier délitable moltonel résistant, lotus, extra doux où trèfle parfumé ! Le soir il faut partir avec sa torche car il n’y a pas de lumière. L’hiver c’est presque un supplice et chacun essaye de retarder le plus longtemps possible cette obligation naturelle. Les chambres sont équipées de pot de chambre qu’il faut aller vider le matin.

Pendant la guerre, mon père et son frère sont envoyés à la campagne chez des cousins pour être un peu plus en sécurité. A l’époque ils se nourrissent principalement de topinambours, accompagnées parfois de lapinou, d’un morceau de poulet . La collation est souvent une grande tranche de pain recouverte de saindoux.

A leur retour ils participent également aux travaux des champs. Ils vont aussi à l’école mais pour mon père c’est une véritable corvée, il s’arrêtera une fois son certificat d’étude en poche. Très vite il va être jaloux de son frère qu’il considère comme le préféré de la famille, son caractère va s’endurcir, il devient bagarreur et ne supporte aucune forme d’autorité.

Malgré cela et parce qu’il veut s’échapper de cette famille, il va s’engager dans l’aviation. Il partira en Algérie puis sera envoyé en Indochine où il arrivera après 23 jours de bateau. De cette époque il ne racontera jamais grand-chose, sans doute pour nous préserver des horreurs qu’il a pu vivre.

A son retour, il rencontre ma mère pour qui il a une grande admiration car elle est instruite, il la surnomme très souvent le Petit Larousse. Ils feront trois enfants. Toujours aussi instable socialement parlant, il quittera plusieurs patrons parce qu’ils lui auront fait une remarque désagréable. A peine débauché il retrouvait un nouveau travail, avantage de cette époque. Finalement ils prendront une petite épicerie de quartier. Ce commerce a été sa revanche sur la vie, lui sans instruction était propriétaire. Ils la feront prospérer jusqu’à l’ouverture des grandes surfaces avec lesquelles il n’est pas possible de rivaliser ; elles vendent moins cher que dans les magasins d’approvisionnement où ils se ravitaillent.

Entre temps ils avaient également acheté une immense maison avec tout le confort où ils aimaient recevoir la famille et les amis. Car mon père était également bon vivant, beau parleur, toujours des blagues à raconter. Il aimait se mettre en avant, être le centre de l’assemblée, être apprécié par son entourage. Il avait je pense, besoin de se savoir valorisé. Parti de rien, il avait finalement plutôt bien évolué socialement.

Nouvelle reconversion, il va devenir chauffeur de bus et partir faire le tour de la France mais également de l’Europe. A chacun de ses retours nous avions des petits cadeaux, spécialités des régions visitées. Il était généreux et c’était sa façon de nous dire qu’il nous aimait même s’il ne l’exprimait jamais. De ce côté-là c’était un taiseux !

L’âge de la retraite arrive, celui du déclin aussi. Il perdra la vue petit à petit et par la même son autonomie. Plusieurs maladies viendront l’affaiblir, le rendant aigri, taciturne et parfois méchant envers son entourage. Il nous a quitté le 1er mars.

Je lui ai rendu ce dernier hommage :

Papa,

Tu as toujours eu un caractère très affirmé depuis tout jeune, ce n’est pas tout le monde qui part sur un coup de tête en Indochine pour faire la guerre.

Tu étais quelqu’un d’impulsif qui se plaisait à raconter ses bagarres, un genre de Lino Ventura dans les Tontons Flingueurs pour ceux qui connaissent ce film culte, mais lui il faisait du cinéma et toi tu étais dans la vraie vie.

Tu as fait partie de cette génération où le père c’est le patriarche, celui à qui l’on doit obéir, mais dans notre famille, peut-être parce que nous avons tous hérité d’une part de toi, ben il y a eu un moment où les relations se sont compliquées. Cela dit il existe beaucoup de famille comme la nôtre. J’ai adoré pour ma part les moments où la frangine te rabrouait genre papa tu déconnes laisse-moi parler.

Tu étais aussi quelqu’un de jovial qui aimait profiter des bons moments de la vie, voir ses copains, recevoir à la maison, où vivre ta vie.

Tu as eu la chance de rentrer chez Robin et de parcourir une grande partie de l’Europe. Je pense qu’au final tu as eu une belle vie.

Je ne vais pas retracer toute ta vie et je vais m’attacher à ces dernières années.

La perte d’autonomie due à ta cécité progressive, le fait d’être dépendant de tout le monde alors que jusqu’alors tu nous la jouais plutôt électron libre, n’a pas dû être simple à vivre pour toi.

Ton caractère a changé, nous t’avons vu petit à petit t’endurcir, devenir plus incisif et plus dur envers ta famille et tes amis, peut-être que c’était ta façon de te protéger.

Pour revenir au 1er mars je sais que tu avais tout calculé et anticipé. Ma présence à la maison pour que ce soit moi et pas la frangine qui te trouve tu as fait le bon choix c’est beaucoup mieux pour elle.

Je respecte ton geste qui est celui de quelqu’un de profondément malheureux et désespéré mais aussi celui de quelqu’un de très courageux car se donner la mort comme tu as choisi de le faire ben ce n’est pas donné à tout le monde non plus.

J’espère sincèrement que là où tu es maintenant tu ne souffres plus et je souhaite à ton âme où qu’elle soit d’accéder à la sérénité.

Christine B.