15B - Françoise L - Un homme discret

Un homme discret

C’est un homme de devoir, un homme de fidélité, mon père. Issu de la bourgeoisie lyonnaise par sa mère, versaillaise par son père il a fait un parcours sans faute, ingénieur à l’image de son père et de son grand père maternel. De son père il n’a pas de souvenir, juste une photo et une tombe. La photo, il la garde précieusement : un cliché sépia pris en 1916 lors d’une permission, son père en uniforme d’officier le porte très fièrement sur son épaule, il a dix huit mois environ c’est un bambin joufflu souriant, tout habillé de blanc.

La tombe il nous y emmène tous les ans avec sa 404. Un weekend d’automne ou de printemps nous prenons la route pour rendre visite à notre tante dans son lointain couvent. Le cimetière est sur le trajet, il est modeste, un simple alignement de tombes blanches à l’écart de Verdun, loin du gigantesque Douaumont, mon grand père, un nom sur une croix. De cela il ne parle pas, la grande guerre a fauché les hommes de sa famille : ses oncles (il porte le prénom de l’un d’entre eux), son père. Le père de sa mère ardent défenseur de la paix en meurt de chagrin. Le voilà seul petit homme au milieu d’un gynécée dans une grande demeure au cœur des monts du lyonnais. Dans le grand salon, sa sœur joue du violon, lui manie le violoncelle tandis que leur mère toute habillée de noir, les accompagne au piano. Du noir, il en a gardé une profonde aversion. Sa mère, il l’a protégée jusqu’à la fin, épuisée elle meurt le jour de l’ascension, trois jours après l’armistice de 1945.

A trente ans, le voilà orphelin, des parents proches l’invitent à venir à Paris. Il tombe amoureux de ma mère sa petite cousine, fille unique. En l’épousant il retrouve un foyer aimant. Son beau-père également polytechnicien, lui propose un poste dans la société de bitume et d’asphalte qu’il dirige. Ses beaux-parents lui font découvrir le charme du Cotentin. Avec ma mère, ils canotent dans le havre et campent certaines nuits d’août sur la grande plage, ils y conçoivent quelques filles. Entre deux naissances, il part en Syrie faire des chantiers au port de Lattaquié. Sa famille grandit, il fait construire la maison sur la falaise, y crée un jardin et plante des arbres. Le voilà de nouveau dans un gynécée, pour s’en isoler rien de mieux qu’écouter de la musique ou cultiver les fleurs. Cela fait longtemps que son violoncelle et ses souvenirs de polytechnique où il jouait du trombone et de la contrebasse sont remisés au placard. Mais il y a d’autre plaisirs, emmener toutes ses femmes le dimanche pique-niquer dans les bois, admirer les roses naissantes à Bagatelle, écouter Brassens et les pitreries des frères Jacques. J’allais oublier, il adore chanter de sa belle voix grave, en se rasant, en canon avec ses filles dans la 404.

En juin 1964 son beau-père, notre grand-père chéri, meurt d’une fracture du cœur. Mon père se retrouve au chômage, endeuillé. Heureusement neuf mois plus tard, à cinquante ans il devient père d’un fils. Le bonheur ! Je me souviens encore de sa joie mais cela, je laisserai à mon frère le soin de le raconter.

Françoise L.