15B -Anne P. Mon père

Mon père a ouvert les yeux le 15 août 1904, dans une petite bourgade des Pyrénées Orientales nommée ‘’Le Soler’. Ce nom provient du mot ‘’Soleil’’. Au moyen âge, ce lieu désignait une esplanade ensoleillée ‘’Solario’’.

Surprenant, confrontée à l’écriture d’un texte sur mon géniteur, je réalise que je méconnais totalement son enfance et son adolescence. Seul l’un de mes deux frères plus âgés, survivants de cette famille de sept enfants me fournit quelques filons du parcours de vie de ce père disparu en 1974.

De nombreuses photos de famille m’ont permis de le découvrir dès sa tendre enfance en culotte courte, soigneusement apprêté et plus tard, jeune homme au physique séduisant, les cheveux bruns plats séparés par une raie sur le côté, des yeux marron marbrés de vert, un nez droit affirmé, une bouche ferme et bien dessinée, un menton volontaire. Son visage suggérait une forte personnalité et de son physique émanaient une énergie et un volontarisme affirmé.

Il était issu d’une famille bourgeoise de province très conformiste et conservatrice, catholique pratiquante ! Mon grand-père Victor, notaire à Narbonne, avait la réputation d’être sévère, autoritaire et austère, dénué de toute fantaisie, selon les commentaires d’une des sœurs de mon père. A ma naissance, il avait déjà rejoint l’autre monde depuis quelques années, n’ayant laissé à sa famille que des dettes, suite à des investissements financiers désastreux.

Mon père a fait de brillantes études. Bachelier à l’âge de 16 ans, il est admis à l’Ecole centrale des Arts Et Métiers à Paris.

Sur le plan sentimental, tout jeune homme, une aventure avec une femme mariée en province dans ce milieu étriqué et hypocrite, l’a relégué en paria. Son père lui a coupé les vivres et l’a chassé de sa maison, au grand désespoir de ma grand-mère qui éprouvait une grande passion pour ce fils unique !

Suite à cet incident, abandon de l’Ecole Centrale en fin de deuxième année. Un relevé de notes datant du 18 juillet 1926 déniché parmi des papiers familiaux, mentionnait un niveau de notes élevé : C’était un étudiant brillant !

Autre document émouvant découvert par hasard : un récépissé de nantissement du Crédit Municipal de Paris, mentionnant le dépôt d’une montre en or avec remontoir, pour la somme de 150 francs. Je suppose qu’après sa rupture avec sa famille, il s’est trouvé démuni et a fait appel à cet organisme. Qu’est-il advenu de cet objet ?

Ensuite, pour quelle raison a-t-il décidé de franchir la Méditerranée ? Cela témoigne de son caractère entreprenant et solide, enclin à l’aventure.

Arrivant en Algérie, il trouva rapidement un emploi chez les transports Mory et fit la connaissance de ‘’Mireille’’ ma mère, par l’intermédiaire d’un collaborateur de cette société. Lui-même était marié avec sa sœur.

De cette époque, une autre rencontre marquante qui restera vivace jusqu’à son dernier souffle : une amitié profonde avec Roger Frison Roche, journaliste et écrivain, compagnon de multiples aventures dans le Sahara et en montagne.

Après le décès de mes parents, mon frère François a découvert avec émotion, dans des papiers familiaux un exemplaire du faire-part de mariage de mes parents en date du 16 février 1928 à Alger.

Un peu plus tard, mon père retourna à Paris avec ma mère afin de terminer l’Ecole Centrale. Un an plus tard, naissance de mon frère aîné à Boulogne-Billancourt. Son diplôme en poche, il reprend la route de l’Algérie. Après de brillantes études, sa carrière professionnelle dans la Société des Transports Mory, prend son envol et il accède rapidement à un poste de responsabilité. Il devient vite directeur pour l’Afrique. Juste revanche, par rapport à un père qui l’avait rejeté et dont la carrière professionnelle s’était terminée en un échec retentissant. Simultanément, échelonnée sur une dizaine d’années, la famille s’agrandissait : une fille puis trois garçons et 5 ans plus tard, ma naissance et celle de mon plus jeune frère.

Un esprit d’aventure l’animait et l’envie de se surpasser et de vivre des moments exaltants en compagnie de son grand ami Roger. J’ai appris avec étonnement et fierté un exploit auquel avait participé mon père, entre mars et mai 1941. La France subissait l’occupation allemande et une pénurie générale en carburant se faisait sentir. La société des transports Mory monta une expédition composée de trois camions Berliet GDME, 9000 kms aller et retour, entre Alger et Cotonou, dans le but de tester le remplacement du gasoil par de l’huile d’arachide ou de l’huile de palme produites toutes les deux en Afrique coloniale française. La mission sera conduite par mon père, accompagné de Roger Frison Roche et de 14 autres personnes.

Anecdote incroyable qui m’a prodigieusement amusée : pendant la traversée du Sahara, les nuits étaient très fraîches et les températures pouvaient descendre en dessous de zéro… Pour éviter que les huiles gèlent, des braseros étaient allumés sous les camions !

Plus tard dans les années 1954/1955, mon père et son ami Roger s’embarquèrent à nouveau pour une expédition, cette fois en 4 chevaux Citroën, pour une traversée du Sahara entre Alger et le Mali. Le même esprit d’aventure et la même passion dévorante pour le désert les galvanisaient…

Notre retour en France à Paris remonte à juillet 1947, mon père, je suppose étant appelé à d’autres fonctions professionnelles. Roger, l’ami inséparable lui avait fait découvrir les Alpes et la vallée de Chamonix. Une autre passion commune, la montagne et l’alpinisme, les réunissait.… Tous les étés jusqu’à l’âge de 20 ans, nous passions nos étés dans cette vallée. Au début, nous occupions des chalets de location et rapidement mes parents ont fait construire un chalet. Tous deux semblaient heureux et dans ce lieu, passaient des moments privilégiés en famille et avec leurs amis.

Mon père sur le plan physique conservait toujours la même vitalité, mais peu à peu sa tête se dégarnissait !

Sur le plan familial, cette énergie et cette exigence de réussite qui l’habitaient, a malheureusement eu des effets dévastateurs sur ses enfants. Ces erreurs commises dans l’éducation des aînés, peuvent-elles être attribuées à un manque d’expérience ? Ses qualités positives dans certaines circonstances de la vie pouvaient s’avérer négatives dans d’autres !

Il se montrait d’une exigence, d’une rigueur et d’une sévérité excessives à l’égard de sa progéniture. Reproduisait-il ce que lui avait fait subir son père enfant ?

Pas un écart n’était permis, les notes de classe devaient s’avérer exemplaires et il ne supportait pas la médiocrité !

Avec mon regard d’adulte, je déplore qu’une personnalité dure et sévère se laisse dériver vers des actes de violence à l’égard d’enfants. L’absence de contrôle de ses penchants exigeants dans le déroulement de la vie, ne justifie aucun comportement brutal…Les quatre aînés de cette famille ont vécu souvent dans la peur et la terreur de leur père, ce qui a occasionné chez mes frères plusieurs fugues…Le cinquième, François a échappé à ces agissements punitifs, car dès son plus jeune âge, il souffrait de fréquentes crises d’asthme. Quant aux deux derniers, dont je fais partie, sa conduite s’est un peu adoucie ! Quelques souvenirs déplaisants remontent pourtant à ma mémoire : des corrections sur les fesses, mon père armé d’une canne ! Chacun de nous a appris à mentir, probablement pour éviter de lui déplaire et avoir un semblant de paix !

Mon père s’envolait fréquemment en Afrique pour des motifs professionnels. Enfants, que de fois avec mon petit frère, nous souhaitions que son avion disparaisse en mer. En son absence, les jours s’écoulaient paisiblement dans la joie, sous le sourire aimant de notre mère, qui savait pourtant parfaitement se montrer ferme, et nous, respectueux des règles de vie qu’elle nous imposait.

Plus tard, à l’âge de 20 ans, ne supportant plus l’autorité inflexible de mon père, j’ai pris mon envol et quitté le nid familial. Une de mes amies venant de province, m’a accueillie dans son appartement dans le 8ème. J’ai trouvé un emploi de secrétaire dans une société. Ensuite j’ai pris une chambre dans un hôtel qui faisait des locations à la semaine avec simplement un lavabo, les commodités étant sur le palier. Suivra ensuite une chambre indépendante avec plus de confort dans un immeuble du 16ème. Ces deux années m’ont comblée dans l’apprentissage de la liberté. Je découvrais le plaisir de vivre et de m’assumer dans la sérénité.

A partir de cet événement, le regard de mon père sur ma personne a évolué. Constatant ma capacité à subvenir à mes besoins et à assumer mon indépendance, son comportement a changé…Il me considérait enfin comme une adulte responsable et je le soupçonne d’avoir ressenti une certaine admiration à mon égard.

En octobre 1967, à la mort de ma mère, j’ai réintégré l’appartement familial, afin de le soutenir… Ce drame constitua un changement fondamental de sa personnalité.

Avec cette douloureuse disparition, un transfert s’est opéré. Une partie de la personnalité de ma mère s’est réinvestie en lui. Troublante découverte d’une nouvelle facette de son tempérament : la douceur, la tendresse, l’intelligence humaine que ma mère incarnait dans ses actes et ses pensées… imperceptiblement l’ont envahi !

Anne P.