15B- Jean-Pierre G. Mon père, un homme dans le siècle

Il vit la naissance de l'aviation et l'homme marcher sur la lune,il subit deux guerres et admirait Churchill et De Gaulle.

Je n'ai pas souvenir de situations conflictuelles entre les parents, tout au plus deux ou trois accrochages autour, me semble t il, du rituel pèlerinage à Lourdes où ma mère poussait les brancards des malades vers la grotte des apparitions miraculeuses.S'y ajoutait une contribution forfaitaire relativement importante pour les années soixante.

Face aux questions de mon père, chacun ayant son compte propre (outre le commun ) la réponse maternelle le laissait sans réplique :

– M'as tu déjà vu discuter le bien fondé quand tu veux un nouveau tracteur ? Avec mes sous je fais ce que bon me semble et ça n'est pas pour des parfums où autres babioles d'ailleurs depuis notre mariage…

La porte claquait et mon père sortait, n'attendant pas la suite sans doute à court d'arguments.

Mes frères et moi nous observions sans commentaire ni question.

Très au fait des potins glanés dans les rues de ce modeste village des bords de Marne, ma mère annonçait telle naissance ou événement local ,alors,mon père énervé montait le son du Radiola marquant ainsi son désintérêt, préoccupé par la situation en Algérie.Il attendait comme le Messie l'hypothétique retour au pouvoir du Général.Les journées mouvementées de Mai 1958 m'ont marqué, au retour des champs ,il allait directement écouter les nouvelles laissant aux commis de ferme les manœuvres et mises en grange du foin .

Quand il perçut mon goût pour les études et mon peu d'investissement dans l'exploitation familiale, il veilla à consolider mes connaissances non seulement de la langue allemande, mais aussi de la culture de nos cousins germains.Je participai aux jumelages franco-allemands.

- Si les échanges scolaires avaient existé dans les années 30 ,on n'aurait pas eu Hitler et ses sbires au pouvoir.

Un dimanche après midi ,j'avais une dizaine d'années ,il nous embarqua voir « Le Dictateur » au cinéma à Épernay la ville proche : j'y vis à l'époque les pitreries d'un clown gesticulant, ne mesurant que bien plus tard la portée de ce chef d'œuvre revu en ciné club.

Un matin de semaine je découvris mon père ajuster sa cravate et chausser ses souliers N°1;devant ma surprise ,pas d'enterrement en vue dans la commune, ma mère me mit discrètement dans la confidence :

– Ton père va applaudir « son Général » à Reims … ! 10 minutes plus tard,la traction Citroën chargée de cinq copains supporters, filait à toute allure en direction de Reims où un meeting allait drainer les foules enthousiastes.

Né en 1902 dans une fratrie de six enfants, orphelin à la naissance de la dernière sœur, il eut une enfance laborieuse, promis à la reprise de la modeste ferme dès la sortie de l'école primaire.

Mon grand père prénommé Aramis,paysan dur au labeur connut trois guerres; en 1870,il vit les cosaques du Tsar saisir ses réserves de foin ,les prussiens en 1914 piller la ferme et perdit ses deux petites filles et leur maman lors de l'exode de 1940. Il nous choya à sa façon à coup de dattes et de figues qui chaque automne, lui parvenaient du Maroc, cadeaux d'un général de Spahis hébergé quelques mois au village en 1916.

Son fils aîné,Oncle Fernand, nous racontait les petits arrangements de l'époque ,le troc de champagne contre des bottes de cavalerie et surtout l'histoire des petits étalons arabes : les officiers, tous Français, montaient ces fringants pur-sang et grand père, en éleveur avisé, invitait ces officiers à mettre leur monture dans ses pâtures au lieu de les laisser attachées à l'écurie.

Bien sûr il y lâchait nuitamment quelques juments pour leur tenir compagnie et ainsi assurer « la bonne tenue de sa modeste cavalerie agricole ».

C'est ce même grand père qui en 1916 héla un officier prussien pour se plaindre des pillages incessants :

Las de voir la troupe de Bismarck en déroute envahir la cour de sa ferme pour y piquer la volaille au bout des baïonnettes, mon grand-père avisant un officier lui signifia qu'avec six enfants à nourrir, il souhaitait ne plus voir ces scènes de pillage. L'homme arrêta son cheval,déposa son arme et ramassa une craie au sol.

Après un instant de réflexion, il inscrivit bien visible sur le portail , une phrase dans la langue de Goethe.Sur ce,Grand-mère lui tendit une bouteille de marc de Champagne qu'il cacha prestement dans son rucksack puis se remit en selle, remercia d'un bref salut et rejoignit le convoi fuyant vers le Nord Est.

Cet avertissement fût fidèlement recopié par mon père sur une page de cahier d'écolier .

Des années plus tard,en sixième au collège,je transmis à mon professeur d'allemand ce billet qu'il nous fit traduire :

<< Ne pillez pas ces braves gens >> En allemand dans le texte, fautes incluses : « Nix plund dies guten Leud »

Un été ,passant ses vacances à la campagne mon cousin Bernard posa la question :

- Et toi ,parrain qui as fait la guerre ,raconte nous comment tu as combattu les Boches …

– On ne dit pas les Boches Bernard, mais les Allemands, et de toute la guerre je dois vous t'avouer que je n'ai pas tiré un seul coup de fusil ; au 3ème jour de l'invasion en juin 1940 nous avons été faits prisonniers,vers Toul en Lorraine.Avec ma compagnie, nous avions passé la nuit dans une grange et le matin sommes allés dans le verger cueillir des cerises. Je faisais la courte échelle à un camarade qui emplissait son casque de belles cerises quand on entendit soudain en français :« Pas bouger , les mains en l'air ,c'est un ordre ! » Pour nous la guerre s'arrêta à cet instant et on a laissé tomber les cerises...Tu vois Bernard je n'ai pas vraiment combattu les Boches comme tu dis.Ensuite nous sommes partis à pied en immenses colonnes dans la poussière,croisant les convois de blindés qui filaient vers le sud.Parfois on faisait halte à une fontaine,les villageois riaient en voyant nos mines défaites et nous lançaient des « Franzoz perdre la guerre ! » Hitler tenait sa revanche de l'humiliant traité de Versailles ,tu étudieras ça, plus tard.En tant que prisonnier de guerre, j'ai travaillé dans une scierie pas loin de Cologne et suis revenu en février 1943 ayant perdu 12 kg .

Bernard n'osait plus poser de questions et le récit s'arrêtait quand le père sortait son harmonica et nous jouait « Sous les ponts de Paris » ou « L'oranger sous le ciel irlandais » dont ma mère chantait les paroles.

Bien sûr nous savions la tragédie subie lors de l'exode lisant les plaques dédiées aux victimes civiles où figuraient ses deux fillettes de 7 et 9 ans et leur mère tuées lors d'un bombardement vers Chaource dans l'Aube au 4ème jour de leur vaine fuite. J'en connaissais les circonstances ayant questionné la sœur de mon père ,tante Marthe qui tint une place centrale dans mon enfance.Peu porté à se plaindre, il évitait les épanchements mais sa sœur nous informait de cette page tragique.Quinze habitants de notre village avaient péri sous les bombes incendiaires et,quelques années plus tard, nous nous sommes rendus sur place et recueillis devant le monument érigé dans cette commune.

Ne plus connaître la guerre ,leitmotiv des fondateurs de la Communauté Européenne ,aussi sa vie durant, il s'est efforcé de favoriser tout rapprochement par delà les traumatismes subis.

Plusieurs mois passèrent et c'est fortuitement qu'il apprit par un camarade d'un village proche prisonnier comme lui la mort des siens ; la solidarité entre prisonniers ,athées ,chrétiens ou communistes les aida à tenir dans le froid terrible de cet hiver 42/43 .L'armée rouge venait de mettre en échec la Wehrmacht à Stalingrad.

Bénéficiant de la complicité d'un médecin polonais francophone et de l'arrivée des STO, il se trouva rapatrié sanitaire: dans un wagon surpeuplé le voyage de retour dura 9 jours via Mâcon,Brive et Orléans pour finalement parvenir en gare de Metz où il fut pris en charge par la Croix Rouge. Hospitalisé quelques semaines, il survécut grâce à l'attention d'une infirmière dévouée par ailleurs secrétaire personnelle de Robert Schuman ,le père fondateur de l'Europe.Celle ci devint ma marraine en 1945 et fut invitée à ma communion solennelle en 1957.Elle m'offrit une jolie montre et le Petit Prince de Saint-Exupéry. Une belle personne affectueuse, dynamique et cultivée.

Remis sur pied il parvint à sa ferme, du moins ce qu'il en restait ,squattée par des expatriés qui le chassèrent quand il voulut entrer ; on voyait le ciel au travers du toit de la grange ,les écuries abritaient un élevage de lapins et les escaliers avait servi à alimenter les feux.

Un jour, révisant l'histoire de la libération dans mon Mallet & Isaac, je lui demandai s'il y avait eu des collaborateurs dans la commune :

– Ah mon pauvre et plus qu'il n'en faut !...

– Et qui par exemple ? (je connaissais chaque famille)

– N'attends pas que je donne des noms, tu risquerais de te brouiller avec certains bon copains .Il faut savoir pardonner à défaut d'oublier .En tout cas je puis t'assurer que le Maire de l'époque a été digne et courageux malgré les accusations .Sa fille Françoise que tu connais bien fut réquisitionnée par la kommandantur parlant anglais et allemand au titre de secrétaire .Elle doublait les papiers carbones en glissant un exemplaire dans la doublure de sa robe et remettait solennellement la corbeille à papiers au chef de bureau chaque soir pour le contrôle.

Pierre, le fiancé de Françoise responsable du réseau local récupérait les informations et en faisait bon usage.S'ils s'étaient fait prendre ,c'était le peloton d'exécution ou Auschwitz.

Adolescent je découvris qu'il détestait le jazz (le jase disait-il) et accroché à Europe N°1 une partie de la nuit j'écoutais à loisir les Jazz Messengers d'Art Blakey et Ray Charles.Admiratif de Bourvil plus que de Gabin il nous emmenait écouter les fanfares locales .Une seule fois j'attirai un sourire lui faisant écouter « Desafinado » la Bossa Nova en vogue il déclara :

- Oui il joue drôlement bien de la guitare ce garçon, ça ne serait pas Henri Salvador ?

Lui qui se voyait passer le cap des 100 ans ne vit pas la fin du siècle emporté soudainement par un AVC .J'étais à 400 km et arrivai trop tard pour un ultime témoignage d'affection. Effondré à l'issue des obsèques ,une main se posa sur mon épaule: Alfonso qui avait travaillé à la ferme dans les années 60 me confia: « Tu sais on l'aimait bien ton père ! C'était un bon patron ! »

– Je sais Alfonso ,et un bon père ,mais tu vois on n'a pas pris le temps de se parler suffisamment …

– Oui, je crois que c'est toujours comme ça et puis un jour c'est trop tard !

Jean Pierre G. Juillet 2020