16A - Corinne L.N. Les bons sentiments

LES BONS SENTIMENTS

L’optimisme. Il était assis sur un banc sous un grand chêne du bois de Boulogne, il portait une veste en tweed, un nœud papillon et un catogan de cheveux gris. Je me souviens qu’il faisait très froid, son visage était cramoisi et ses lèvres gercées. Il m’a dit : « Tu as un joli sourire, un jour il sauvera peut-être quelqu’un, surtout n’arrête jamais de sourire ». J’avais neuf ans et je n’ai plus jamais oublié qu’il est essentiel de sourire à la vie pour rendre les gens heureux.

La résilience. Il a une petite quarantaine, le teint halé, les bras musclés et tatoués d’un sportif de haut niveau et pas le moindre signe de calvitie mais des ombres bleues ternissent la lumière de ses yeux dorés. Il est assis devant moi et il s’en excuse d’une boutade puis de peur que je montre le moindre signe de pitié, il me dit dans un clin d’œil: « Ne t’inquiète pas, la vie vaut toujours la peine d’être vécue, on a juste le choix entre l’espoir ou le désespoir ». Puis il s’éloigne à tours de bras dans son fauteuil couvert de tags, il fait demi-tour sur une roue et il ajoute en souriant : « Tu vois, j’adorais ma moto, je n’irai plus sur les circuits et je ne peux plus pisser tout seul mais je l’aime toujours et c’est ça qui est important ».

La tolérance. Dans la salle d’attente bondée du neuf trois, au milieu des femmes voilées et des vieux hostiles, il ne tient pas en place, on dirait qu’il est monté sur pile. Visage d’ébène, teeshirt siglé et cheveux décolorés, il gigote sur sa chaise et tortille ses mains dans un kaléidoscope noir et blanc. Je le regarde gentiment alors il me dit d’une voix puissante : « t’es pas d’ici toi ça se voit, tu regardes les gens dans les yeux ». Comme je lui souris, il ajoute : « Tu sais c’est pas facile, on n’a pas tous les mêmes chances, on choisit pas sa couleur, on choisit pas où on nait, on choisit juste un peu où on va et quand on n’a pas une tune on ne va pas très loin. Il réfléchit un instant : « Je viens chercher des médocs pour ma mère mais il est tellement gentil le docteur, il va pt’être me trouver du travail». C’est à mon tour de passer alors je lui cède la place. Il ressort avec le médecin une heure plus tard alors que la salle d’attente s’apprêtait à me lyncher mais la blancheur de son sourire radieux efface tout. C’est vrai, on ne choisit pas.

La prudence. Sur son cheval il ressemblait à un Dieu vivant, j’étais adolescente et je me serais faite damner pour lui. Il m’a dit : «tu es belle », il m’a dit « je t’aime » et il m’a désirée un instant puis il est passé à la suivante et il m’a oubliée. C’était ma première fois et j’ai mis bien longtemps à faire de nouveau confiance en amour mais je ne regrette rien car c’était une leçon profitable.

La patience. Dans mon livre d’enfant, le Renard disait : « Apprivoise-moi » et sous sa mèche d’or le petit prince perché dans l’azur du ciel parsemé d’étoiles m’a transmis les vertus de la patience et de la réflexion. Je lui dois aussi mon imaginaire et un brin de folie.

L’amitié. Ce matin-là elle m’avait donné rendez-vous dans un café, alors je pensais qu’elle allait mieux. Elle est arrivée flottant dans sa robe bleue, les cheveux tirés, le visage tendu et les yeux rougis. Elle m’a dit : « Je n’arrive pas à oublier et je crois que je n’y arriverai jamais, j’ai honte parce qu’il y a tant de gens qui voudraient vivre et moi je n’en peux plus». J’ai fait mon possible pour la rassurer, je lui ai parlé de ses autres enfants plus jeunes, des lendemains qui chantent. Deux ans auparavant elle avait retrouvé son fils ainé, un beau blondinet en pleine santé, raide mort sur son lit à l’heure du dîner, une rupture d’anévrisme tellement brutale, tellement invraisemblable. Elle a ajouté : « Profite de la vie ma Coco, nous le devons à ceux qui sont partis trop vite ».Elle m’a souri, elle s’est levée et elle est partie trop vite elle aussi. J’ai appelé son mari, un pressentiment, mais quand il est arrivé, elle avait déjà sauté par la fenêtre. Alors elle repose en paix et pour elle je profite de la vie mais moi non plus je ne peux pas oublier.

Le pardon. Elle m’a montré exactement ce que je ne voulais pas être, ce que je ne serai jamais.

La passion. Il était très grand, très maigre et assez laid, avec un long nez épaté sous des lunettes épaisses, une dentition proéminente et des pieds immenses qu’il posait sur les pupitres des premiers rangs, il postillonnait aussi généreusement mais il était passionné et passionnant. Mon professeur de français en première s’appelait monsieur Pian et c’était un vrai monsieur. Un jour une élève a ouvert un parapluie probablement pour se faire virer du cours. Il a ri et il a continué à nous communiquer avec enthousiasme son engouement pour les lettres et pour la vie. Il m’a dit :

« N’oublie jamais de lire et surtout écris, écris ce que tu veux, comme tu veux mais écris tout au long de ta vie».

L’ouverture d’esprit. Il était visionnaire, artiste, scientifique, génial, irréel, il m’a longtemps fascinée. Leonardo Da Vinci m’a appris à adhérer aux esprits supérieurs et aux esprits tout court.

La compassion. C’est une vieille photo poignante, bouleversante, dérangeante, une image qui me poursuit toujours, celle d’un enfant décharné accroché au sein vide de sa mère qui fixe l’objectif d’un regard déchirant empreint de désespoir et d’incompréhension. C’était le le Biaffra, c’était il y a longtemps et c’était l’horreur. Il fallait se mobiliser et, comme « Les petits ruisseaux font les grandes rivières », nous étions quatre gamines, quatre copines et nous faisions du porte à porte inlassablement, des portes fermées, des portes qui claquent et celle qui s’ouvre enfin dans un sourire.

La générosité. J’étais dans un train pour Vienne avec une amie quand ils ont séparé les wagons pendant que j’achetais un sandwich. Adolescente, je me retrouve seule sur un quai de la gare de Munich, vêtue d’un pull léger avec pour tout bagage un porte-monnaie presque vide. Perdue dans la foule, je grelotte en ce Noël glacial et je suis au bord des larmes. Un allemand d’un certain âge s’arrête, il parle un peu français. Je lui raconte mon histoire. Il rit et il m’offre son manteau et son écharpe en cachemire pour que je n’attrape pas froid puis il me paye un billet pour l’Autriche. Si je ne lui avais pas réclamé il ne m’aurait même pas laissé ses coordonnées et je n’aurais pas pu le remercier. Chapeau monsieur.

La vie. Ses yeux pétillaient derrière les lunettes rondes qu’elle retrouvait dans tous les coins de la maison du frigidaire au tiroir à légumes et quand ma grand-mère faisait une bonne blague, elle tirait un bout langue en riant. Elle m’a dit : « Profite de la vie ma Cocochatte mais chérit précieusement tes souvenirs et ne garde pas tes rêves et ton argent pour des lendemains meilleurs on ne t’enterrera pas avec».

Corinne LN