16A - Jean-Pierre G. Merci encore !

Merci encore !

Peu après mon arrivée au monde, je suis pris en charge une bonne partie de la journée par Colette, âgée de 16 ans, fille d'un ami de la famille, elle préférait s'investir auprès d'enfants plutôt que pointer à l'usine de cartonnage locale où son père faisait les 3x8.

Affectueuse, maternante, voire possessive selon les témoignages, sept années durant elle fut attachée à notre famille et nous quittera pour fonder un foyer où je me suis souvent « invité » au village voisin, parcourant les 7 km à vélo.

Parallèlement un autre personnage aura marqué cette prime jeunesse, Kurt prisonnier de guerre allemand rescapé de la tuerie de Chambois en Normandie, engagé à la ferme et renouvelant son contrat à plusieurs reprises jusqu'à un départ impromptu vers sa mère patrie à « l’issue sibérienne.» Comme tant d'autres rapatriés de la Wehrmacht originaires de la zone soviétique, devenue RDA, il se fit piéger par « les sirènes de Berlin. » En totale confiance au sein de notre famille, ancien tailleur devenu ouvrier agricole, il avait une connaissance assez précise du parcours de mon père entre 1940 et 1943, et s'en trouvait sincèrement affecté, lui-même détestant l'ordre nazi car ancien « rouge ».Il s'était confronté aux S.A. dans les rues de Leipzig dans les années 30 et avait perdu sa famille sous les bombardements alliés.

Nos plus beaux Noëls, c’est lui qui tenait à les assurer. Fin Novembre, il partait trois jours à Paris et en revenait chargé de paquets qu'il dissimulait dans l'ancien four à pain. Le 24 Décembre, il les installait au pied du sapin prélevé dans les bois communaux, décoré à l’ancienne avec de vraies bougies fixées par des pinces. Nous chantions Ô Tannenbaum en allemand peut être ...

Une fois d'ailleurs le père, sous-chef de la brigade des pompiers, eut l'occasion de démontrer son sang-froid quand l’opulent sapin s'embrasa comme une torche; sans paniquer il demanda à ma mère d'ouvrir la fenêtre, d’arrêter de « crier au feu ! » et jeta l'objet de panique dans la cour où nous courûmes l'arroser en pyjama par moins 10°C.J'entends encore mon père dire à Kurt en riant «Also !Tannenbaum kaput ! »

Le lendemain un nouveau sapin était installé, cette fois sans bougies tout juste garni de cheveux d'ange et de boules dorées. Je crois que l'année suivante Kurt n'était plus des nôtres et que les premières guirlandes électriques apparaissaient.

Ce tournant des 8 ans fut une cruelle épreuve ; cette même année 1953 vit le départ de Kurt vers ses chimères matrimoniales et bientôt, de Colette qui fonda une famille. Adulte, j'eus l'occasion d'évoquer cette phase délicate de mon enfance avec la préposée au catéchisme, Thérèse. Ses bonnes intentions se heurtèrent à mon instabilité : pas question de rester une heure durant à écouter des « histoires de petit Jésus » pour récolter des bons points. Que venait faire cet enseignement inadapté où mes questions ne trouvaient nulle réponse apaisante à ma frustration. Autant l'école et ses maîtres me convenait, avec les codes et gratifications consentis, autant cette pauvre Thérèse cristallisait mes rancœurs et frustrations.

Plus tard, adulte, à la sortie d'obsèques locales, elle m'interpella « Heureuse de te revoir parmi nous, veux-tu passer prendre un verre à la maison ? »

Bien sûr j'acquiesçai.

Mère de famille, elle s'enquit de mon parcours personnel depuis toutes ces années car on ne me voyait plus beaucoup au village, sous-entendu «ni à l'église !.. » Elle avoua avoir été mise en échec par mon comportement à cette époque ,et, fort de mes acquis universitaires, je tentai sous le regard narquois de son mari, d'esquisser une interprétation : cette même année où l'on m'envoyait au catéchisme je ne parvenais pas à faire le deuil de ces deux personnes soudain absentes: Kurt et Colette. A défaut d'être rationnelle, elle se contenta de cette version « émotionnelle »; je lui demandai pardon et l'échange se termina autour d'une coupe de champagne, et elle m'embrassa chaleureusement, Je les quittai heureux (car pardonné), conscient d'avoir soulagé cette personne estimable dont je ne partageais pas les modes de pensée.

A ce tournant de l'enfance survinrent les réels acteurs de mon orientation: de nouveaux voisins s'installèrent dans notre rue, Guy vétérinaire, Nicole professeur de lettres, leur trois jeunes enfants et Diane, énorme dogue allemand veillant sur la tribu. Ma mère leur fournit lait, œufs, volailles et légumes du potager ajoutant maints conseils et informations sur les usages locaux; lui s'inscrivit une seule saison au club de football et Nicole nous proposa du soutien scolaire. Enfin ,un jour ma mère nous informa que leurs trois bambins « n'étaient même pas baptisés ! » ce à quoi mon père répliqua que « ça n'en ferait pas pour autant des voyous !... »

Au fil des jours, les échanges évoluèrent, œufs de Pâques au milieu des tulipes, invitation à un goûter d'anniversaire, prêts de magazines ou de livres, bref un jour on me sollicita pour faire le baby-sitter.

Du haut de mes 15 ans j'enregistrai les consignes : noter les appel téléphoniques, que faire si le bébé pleure, comment préparer un biberon, raconter une histoire si l'aînée avait une insomnie, évoquer le retour de papa maman, et ne pas mettre la musique trop fort au salon: la chaîne stéréo à disposition, j’en usai sans réserve :Brassens, Brel, Bach et Miles Davis etc...

Un soir de juin je révisai un contrôle prochain et regagnai ma chambre pour y récupérer un classeur mais au retour, déterminée, Diane refusa que j'accède au salon.

La chienne allongée sur le seuil, barrant l'accès, grognait et montrait les crocs. Résigné je m'assis sous le gros tilleul et attendis le retour des parents à minuit passé.

- Mais que fais-tu dehors par cette nuit noire ? »

- C'est Diane ! Elle m'a interdit l'accès au salon !...

Diane quémanda une caresse et finalement me laissa entrer, ses maîtres plus rassurés que moi.

- Bizarres ces grosses bêtes ...pensai-je.

Je me souvins de cet épisode, car un peu comme les humains, même sympathique, un chien demeure imprévisible, je le vérifiai plus tard avec mes bergers des Pyrénées.

Dans ce contexte je découvris les plaisirs de la lecture, je profitai pleinement de cette ouverture au monde, aux échanges parfois animés. Abonnés au magazine l'Express et à la guilde du jazz ,Guy et Nicole évitaient les jugements péremptoires; lorsque j'évoquais l'arrivée de jeunes camarades rapatriés d'Algérie au lycée, eux m'éclairaient sur le dilemme que posait la solution à ce conflit. Un pan de mon éducation se consolidait à leur contact et je découvrais l’empathie.

Naturellement proches des animaux à la ferme parentale je n'hésitais pas à accompagner et prêter main forte dans les visites de fermes: aider à la naissance d'un poulain ou détecter la ferraille avalée par un bovin, passer les seringues et aussi entendre les doléances de parents dont le grand fils était « là-bas » depuis des mois, autant de sujets de réflexion que je n'abordai guère à la maison, ni avec les parents ni avec mes plus jeunes frères.

Scandalisée à la découverte du « Journal d’une femme de chambre » ou du « Blé en herbe » ma mère, qui préférait les récits édifiants de Frison Roche ou Cesbron, s’inquiétait de cette influence mais n'osait verbaliser le moindre reproche à cette avenante voisine bientôt enceinte de jumeaux.

Ainsi le fils fut hébergé chez nous plusieurs fois, heureux de récupérer les œufs fraîchement pondus, de faire un tour aux champs en tracteur et de s’essayer à traire la vache la plus docile.

L'été 1965 me vit partir travailler en Suède grâce à un Suédois croisé lors d'un séjour en Allemagne où je me rendais régulièrement chez un correspondant devenu ami.

Fin mai je désertai les bancs de Sciences Po Strasbourg où je ne trouvai pas ma place.

Embauché dans un hôtel de standing international à Hus varna, deux mois durant je sympathisai avec le chef des cuisines échangeant même quelques recettes ; il me posta aux fritures et après une semaine d'activité m'informa que la consommation de pommes de terre avait étrangement augmenté ; je me devais donc de justifier cette anomalie (les Suédois sont encore plus pragmatiques que les Allemands)

– Tu vois Olav, moi je fais les frites « à la française », cuites deux fois donc plus légères et de ce fait croustillantes comme tu les aimes à Paris...

– Alors les clients en mangent beaucoup plus n'est-ce pas ?

– Voilà ! Tu as tout compris surtout les Russes qui sont nombreux ici et laissent de généreux pourboires et, comme les serveurs quasi tous Italiens savent y faire, on a besoin de beaucoup plus de pommes de terre.

La pause-café de 10 heures était le meilleur moment de la journée qui débutait dès 6 heures avec les petits déjeuners. Ce moment réunissait tous les métiers de cette énorme ruche où l'on parlait 5 ou 6 langues. Exténué mais largement rémunéré durant ces mois d'été où les nuits n'existent plus, je fis la connaissance d'une étudiante finlandaise prénommée Narja qui jamais ne répondit à mes courriers ultérieurs, sans doute promise à un fiancé plus scandinave que moi, imprévisible Latin.

Jean Pierre Glorieux