16B - Dominique B - Ecouter

Mon petit cœur… ma Louise jolie,

Quel plaisir de te lire à nouveau ! Enchantée bien sûr de savoir que tu grimpes comme un chamois dans nos montagnes et que tu emplis tes yeux de beauté et de lumière. Savoure…

Une phrase de ta lettre m’a plongée dans d’intenses réflexions ! Coquine ! Merci de vouloir entretenir mon état neuronal !

Tu voudrais savoir, ce qui, dans ma vie, m’a aidée, guidée dans mon âge adulte. Vaste question…

Quelle nuit ! Presque blanche ! Mais si heureuse de pouvoir ce matin te faire part de mes réflexions nocturnes.

Vois-tu, Poussinette, il est fréquent qu’un événement malheureux, voire douloureux nous conduise finalement sur des chemins inattendus, vers des découvertes inespérées. Je ne te détaillerai pas ici les circonstances de ma découverte la plus importante, elles ne furent finalement que le marchepied qui m’a permis de progresser.

Avancer vers quoi penses-tu ? Non, non, pas la sagesse ! Pas encore, si tant est qu’on puisse l’atteindre un jour !

Avancer au plus près de soi-même, ce que l’on est fondamentalement, irrémédiablement et que l’on perd parfois de vue emportée par la vie qui roule, le travail qui absorbe et les enfants qui dévorent. Sans y faire trop attention, on se contraint …pour satisfaire un patron… pour continuer à être aimée… pour être « conforme » en quelque sorte. De ces contraintes imposées par nous-mêmes et à nous-mêmes naissent des tensions intérieures, des renoncements involontaires, des larmes inexpliquées parfois, des nostalgies imprécises, des insatisfactions inavouables, des colères stériles ! Ces tortures sourdes abiment. Jusqu’au jour où il n’est plus possible d’ignorer que nous sommes si éloignés de nous-mêmes, que, chaque minute de cette vie est une douleur.

Il m’a été donné de pouvoir accorder ma confiance à un homme. Il m’a guidée vers mon chemin, accompagnée sur ma route, libérée devant mon sillon enfin retrouvé. Et j’ai découvert, peu à peu, à ses côtés, une chose inouïe…invraisemblable !

Ce ne sont pas les paroles qui libèrent, secourent, soutiennent, consolident, fortifient, refondent, stimulent, habitent, raniment, réparent… mais le silence…les silences ! Oui le silence…quel cadeau !

Long exercice que d’apprendre à l’accepter, l’envisager comme une aubaine, une chance, une issue.

Il ouvre le champ des possibles et de l’essentiel. Accepter que s’installent des silences pour respirer, soupirer, poser quelques instants les armes dont nous nous étions bardés et autoriser nos pensées à emprunter des sentiers ignorés, librement, sans entraves ni pudeurs inutiles. Et écouter nos silences. Ils sont plus bavards que nos paroles, plus féconds aussi. Plus surprenants parfois.

Comprends-moi bien, Mousniquette, je ne parle ici ni de méditation, ni de religion aucune.

Le silence est une parole…différente… intime… profonde… courageuse.

Toutes sortes de silences te rencontreront. La musique, le bruit du vent dans les feuilles d’un arbre, le souffle régulier et apaisé de ton bébé endormi, le sourire ou les larmes d’une amie. Nombre d’émotions ne peuvent s’exposer en mots, même choisis. Tout ne peut ni ne doit se dire. Le désir aussi est silencieux et navigue de nos mains à nos yeux, si convaincants, s’accroche à nos lèvres muettes, alors si éloquentes.

Déguste ces moments d’amitié ponctués de silences entendus…rien ne manque à ces parenthèses parfaites. Laisse les silences t’animer… te protéger aussi.

Au moment de clore cette lettre, je n’oublie pas qu’il existe également des silences qui font mal : ceux qui privent ou punissent. Veille à les refuser et à ne les entendre que pour ce qu’ils sont, des incapacités et des faiblesses indicibles.

Sache qu’une enveloppe de toi, même vide, m’emplit de joie !

Grand-Mère

"Entends ce bruit fin qui est continu, et qui est le silence. Écoute ce qu'on entend lorsque rien ne se fait entendre."

Paul Valéry