16B - Valérie W - Irrésolution

Chère Marguerite,

La bonté et plus généralement les vertus m’ennuient. Sais-tu, ma chère enfant, qu’à cet empereur romain, auteur de « Pensées pour moi-même » si exigeant quant à sa conduite, je me suis arrangée pour faire naître un fils égoïste, sanguinaire et lâche ? Quelle ironie ! Non, non, ce n’était pas pour la balance de la justice aveugle. Quelle importance, cet équilibre !

L’éternité c’est long surtout vers la fin(*). Lassée de cette infinité, et pour m’amuser un peu, je quittai les brumes infernales un jour de 1290, pour prendre chair dans les linges d’une Marguerite de Bourgogne. L’hiver hantait le Château-Gaillard lorsqu’un bel écuyer croisa mon chemin ; j’oubliai, à dessein, les serments de fidélité à mon mari. J’hésitai entre éprouver la torture ou abandonner le corps de la damoiselle pour observer à distance le courroux de la cour, l’enfermement, la déchéance de la petite. Les geôles du château étaient glaciales. Elle n’y survécut pas.

Attachée sans raison à ce prénom de Marguerite, j’investis une seconde Marguerite de Bourgogne en 1374. Là encore, je laissai la jeune femme naître, grandir, s’unir et au moment où la belle était en confiance, devenue femme de pouvoir et aimée de son excellent époux, je réduisis ses espérances par un coup du destin en faisant mordre à mort par un molosse le conjoint trop ardemment désiré. Marguerite la seconde perdit le goût de vivre.

Lassée du hennin, je cherchai une jeune femme déjà installée dans la richesse, l’élégance et la beauté et trouvai ma chance chez Marguerite d’York en 1468 lors de son mariage avec un prince puissant. A très peu de distance de ces festivités cruelles à mon caractère ombrageux, la fille bien-aimée de la duchesse fit une chute mortelle, Marguerite s’enferma dans une tristesse sans fin. Enfin.

Connais-tu le château d’Alençon ? C’est dans les courants d’air de la forteresse médiévale que Marguerite née d’Angoulême, devenu Marguerite d’Alençon, acquit par mes soins une faiblesse des poumons qui eût raison de Marguerite de Navarre qu’elle devint par mariage. Grâce une résistance étonnante, elle mourut à 57 ans, relative longévité qui vint chatouiller mes nerfs sensibles déjà bien irrités par la rédaction de « Les Marguerites de la Marguerite », ouvrage dans lequel elle se mêlait de lutter contre l’intolérance.

Après une telle expérience, l’éternité me fit cadeau en 1553 de Marguerite de Valois. Quel plaisir de la placer entre les huguenots et les catholiques ! Ballotée, hystérique, la folie de la reine Margot, comme on avait plaisir à la nommer, se trouva décuplée lorsque la tête de son amant lui tint compagnie lors de la fuite en carrosse grinçant de la souveraine et de sa raison.

Marguerite de Lorraine frôla l’échec complet. Trop proche de la vie religieuse, son esprit fermé offrait bien peu d’angles d’attaque. Toutefois, je trouvai dans son hostilité à la princesse de Montpensier, sa belle-fille, un motif de me réjouir d’avoir investi la cour de Louis XIV.

L’éternité s’étirait et je passai effleurer le tableau des Menines en 1656, dans lequel une petite infante Marguerite dût subir une mélancolie forcée, résultat de ma frustration récente. La pauvrette, qui ne pensait qu’à jouer, se trouva contrainte de poser de longues heures pour un peintre pointilleux, cette toile devait représenter le chef-d’œuvre de sa vie d’artiste maudit.

Pour ne pas tout à fait quitter la peinture, je m’attachai aux pas de la fraîche Marguerite Gérard, portraitiste de talent. Agacée par sa renommée, je fis sombrer son œuvre dans un académisme « pompier » qui la relégua aux caves du plus grand musée parisien. La révolution n’eut pas la peau de la jeune femme, elle m’échappa sur la route de l’exil.

Il me fallait une proie plus souple, je la trouvais dans la personne de Marguerite Steinheil en 1897. Cette année-là, je m'arrange pour que cette délicieuse épouse d’un époux complaisant rencontre un président de la république. La voilà, l’inconsciente, collectionnant, papillonnant. Tentée ensuite par l’homicide de son encombrant mari, elle sombre, semble-t-il, dans l’assassinat. J’assistai à son procès avec délectation, me réjouissant de toutes les libertés que prit la jeune femme avec la vérité, fournissant à la cour des versions les plus fantaisistes. Un pur bonheur ! Les jurés l’acquittèrent, les idiots !

Pour parfaire ma collection, un écrivain russe qui m’avait entraperçue lors d’une séance de spiritisme, écrivit le roman « le Maître et Marguerite ». Cela m’ennuyait qu’on puisse imaginer une conversation aussi décousue entre l’amour et le Démon. Ce qui me faisait rire cependant, c’est que, pour cet homme, l’esprit malin ne pouvait toujours pas être une femme. Ne dis rien, ma chérie.

Le prénom Marguerite commençait à me lasser. Je rendis visite à Marguerite Yourcenar au début de l’année 1987. Sa popularité m’agaçait en dépit d’une littérature minutieuse extrêmement documentée. Sa mort à la mi-décembre intervint avant que je n'aie pu la décourager d’être heureuse de vivre.

Avec Marguerite Duras, je crûs pouvoir clore ce chapitre en la plongeant dans l’alcool et le tabac. Mais rien n’y fit. Mes pouvoirs étaient-ils en train de perdre vigueur ? Elle écrivit des pages merveilleuses, belles, si….

D’autres personnes prénommées Marguerite, habitées d’une force de caractère insensée, s’ingénièrent à échapper à mon caractère sombre, à ma mélancolie dévastatrice. Je sentais une immatérialité gagner du terrain sur le trou noir de ma torpeur.

Aujourd’hui, mon enfant, me voici éthérée, réduite à peu de chose. A toi, je suis apparue un matin, tel un fantôme triste sans que tu ne prennes peur. Je ne sais plus quoi penser. Ni décider de l’apparence de mon être. Mon cynisme, mon animosité à l’égard des qualités humaines se sont évanouis. Il m’arrive de baigner doucement dans un champ de marguerites - cette fleur simple aux pétales d’un blanc parfait qui survit aux coquelicots fragiles, aux bleuets trop délicats – avec une inclinaison de cœur inédite.

Ma petite Marguerite, ma petite-fille choisie, tu m’écoutes avec patience, sans jugement. A ton sourire si spontané, le fiel du temps n’a pas résisté. De la chaleur de ton amour, sont nées dans mon dos, deux ailes légères. Éternellement installées ?

(*) Citation de Franz Kafka