16B- Véronique M. Merci Monsieur

Je dois une grande part de mon parcours à mon analyste de l’époque, Gérard P., qui m’a sorti du gouffre. Je voulais trouver un psychanalyste qui ne soit pas emprisonné dans la doxa, qui soit libre.

Pour arriver jusqu’à lui, il m’a fallu rencontrer un freudien pur et dur, qui me gardait quarante cinq minutes pétantes, quitte à arrêter la séance au milieu d’une phrase. Je sortais estourbie et agacée à la fois. Ensuite, un lacanien, lui aussi pur et dur, où presque tous les mots étaient signifiants !

Je n’arrêtais pas de changer et je commençais à me dire que l’analyse, qu’elle soit freudienne ou lacanienne n’était pas pour moi jusqu’au jour, où, dans un Colloque, j’entendis parler ce fameux Gérard P. Il avait un style vestimentaire atypique, santiags au pieds et dans le sérail, on l’appelait le cowboy de la psychanalyse ! Bien que lacanien, son discours m’a littéralement embarqué et après quelques jours, j’ai réussi à prendre rendez-vous avec lui.

Sa salle d’attente était bondée et c’était comme un salon où chacun avait l’air de connaître l’autre….

Ma première rencontre avec lui fut décisive.

-Qu’est-ce qui vous amène ?

Et là, je lui dis :

-mon père est mort lorsque j’avais trois ans !

Je balbutie en rougissant que ce n’est pas mon père, mais ma mère qui mourut à cette époque ; mon père était bien en vie et après avoir déplié maladroitement ce qui me venait, il m’arrêta quand je commençais à parler de ma belle-mère.

-On se voit la semaine prochaine à la même heure ?

La nuit qui suivit, je fis un cauchemar et j’arrivais décomposée à ma séance suivante. Je lui racontais ce rêve,

c’est alors qu’il me proposa de m’allonger sur le divan, ce que j’acceptais avec réticence.

Je ne le savais pas encore mais j’allais en prendre pour des années.

Toutes les semaines, j’assistais parallèlement à son séminaire et à chaque fois, j’avais l’impression qu’il parlait de moi et pour moi.

J’ai traversé des marécages, j’ai revisité mon histoire en pleurant et les trois séances par semaine me coûtaient très cher. Parfois, je me sentais incapable d’y aller , je lui téléphonais que j’étais malade, il me disait :

-Vous êtes mal ou vous êtes malade ?

Il me demandait si j’avais pris ma température et de le rappeler une heure plus tard. C’était encore plus épuisant ; alors, contre vents et marées, j’y allais et je constatais que ça avançait magiquement plus ces jours-là.

De ce jour, j’ai commencé à lire Freud, d’abord « l’interprétation des rêves », puis finalement la plupart de son œuvre. Ensuite, je voulus m’attaquer à la lecture de Lacan, qui avait écrit un « retour à Freud »…..et la plupart de ses séminaires, qui était vendus sous le manteau ; c’était pour moi du chinois ; je comprenais un mot sur vingt ! Il m’a fallu 30 ans pour le lire vraiment et encore, il y a des passages que je ne comprends toujours pas! Comme ceux qui lisent Lacan, je me suis rendu-compte qu’il pillait certains philosophes pour en faire autre chose au service de sa théorie, et je me mis à lire et à aimer la philosophie. Ce gouffre m’apparut plus comme un vide à conquérir et j’allais mieux. Je mis de l’ordre dans mon histoire, car, bien sûr, au début, je n’étais que dans la plainte. J’ai bien été obligée de reconnaître ma part à moi et de requestionner ma place dans tout ça.

Que faire du vide restant ? Vers la fin de mon analyse, je me posais la question de soutenir une position d’analyste.

Mais qu’est-ce qui peut bien se passer dans la tête de quelqu’un pour imaginer tenir cette place ? Prudente, je gardais un mi-temps dans le service public et commençai à recevoir chez moi. Et c’est la peur au ventre que j’accueillis mon premier patient. Je faisais celle qui était sûre de sa fonction, mais en fait, je n’en menais pas large ! Par la suite, je quittais le service public pour ne plus recevoir que chez moi.

Tout ce parcours, j’en dois une part importante à mon analyse et surtout à mon analyste, qui me remontait les bretelles régulièrement, me faisant percevoir mes erreurs et ma difficulté à assumer cette fonction symbolique.

Bien sûr, il y a eu une fin à mon analyse, et je finis par entrer dans la même école analytique que lui. Je n’étais plus analysante, j’étais analyste ; je me sentais toute petite par rapport à lui, mais je suivis mon chemin. Mon style s’enrichit avec la littérature .

Freud disait bien que les psychanalystes cherchent là où les artistes trouvent . Lacan, à sa suite s’était servi de Marguerite Duras, notamment dans le « ravissement de Lol V Stein » et utilisait A.Gide, Sade et beaucoup d’autres. La littérature était de plus en plus présente dans ma vie

Si je n’avais pas rencontré Gérard P., comment serai-je ?

Cette première rencontre décisive a ainsi enclenché d’autres rencontres.

Quand on est ouvert à l’autre, ça opère. Alors que j’avance en âge, quand le Réel frappe à ma porte, je suspends le temps et je me dis:

- Tiens, si je reprenais une petite tranche d’analyse avec Gérard P. ?

VERONIQUE MENEGHINI Juillet 2020