16B-Anne P. Ludovica

Ludovica, ma tendre amie,

Découvrant dans mon courrier ta lettre infiltrée entre deux revues de décoration, l’émotion me saisit en apercevant mon nom encadré de deux petites marguerites bien dessinées. Je reconnais ton écriture appliquée et soignée, certaines lettres formant d’élégantes arabesques. Que d’années écoulées depuis notre dernier échange épistolaire.

Les mains tremblantes je décachète l’enveloppe… un sentiment d’inquiétude m’envahit : que me réserve cette missive après plus de trente ans !

Dès les premiers mots, je comprends que ta lettre est un message d’adieu. Tu as rejoint le royaume des anges.

Je la parcours avec désarroi, les larmes envahissent mes yeux. Atteignant un âge que tu juges canonique, 95 ans, tu me confies que tu quittes la vie apaisée et sereine, la joie au fond du cœur. Poursuivant ma lecture, je suis touchée par l’attachement, l’affection et l’estime que tu me manifestes au long de ces lignes. Je ne peux refréner mes sanglots… Depuis ton entrée au monastère des Chartreuses à Nonenque dans les causses qui impose le serment de silence, je ne t’ai revue qu’une fois pour la prononciation de tes vœux. Malgré la séparation, je te sentais présente comme ‘’mon ange-gardien’’ et je te savais en vie.

Submergée par l’émotion, je décide de rédiger ces lignes, en hommage à la femme exceptionnelle que tu incarnais…Bonheur de me remémorer notre rencontre et de témoigner de la richesse de ta personnalité ! Je devine les paroles que tu prononcerais en constatant ma réaction émotive : le sourire aux lèvres, tu me ferais remarquer avec la logique implacable qui te caractérisait :

- Mais enfin rien ne change ! Mon être physique n’est plus, mais mon âme survit !

A ce propos, je me remémore et prends plaisir à citer ce texte émouvant de Cannon Scott Holland que tu m’avais fait découvrir :

La mort n’est rien, je suis seulement passé de l’autre côté,

Je suis Moi, tu es Toi.

Ce que nous étions l’un pour l’autre, je le suis toujours.

Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné,

Parle-moi comme tu l’as toujours fait,

N’emploie pas un ton différent,

Ne prends pas un air solennel ou triste,

Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble.

Prie. Souris. Pense à moi. Prie pour moi.

Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été : sans emphase d’aucune sorte, sans une trace d’ombre.

La vie signifie toujours ce qu’elle a toujours signifié,

Elle reste ce qu’elle a toujours été : le fil n’est pas coupé.

Pourquoi serais-je hors de ta pensée ? Simplement parce que je suis hors de ta vue ? Je t’attends, je ne suis pas loin, juste de l’autre côté…

Resurgissent dans mes pensées les circonstances de notre rencontre :

j’assistais au mariage de l’un de mes amis d’enfance, qui se déroulait dans leur magnifique propriété familiale à Compiègne. J’appris lors des présentations, que tu étais sa tante. Ton neveu débordait d’éloges à ton égard, et te manifestait une grande tendresse.

Quelle surprise, tu portais le prénom de ‘’Ludovica’’, comme ma grand-mère maternelle, ‘’ Ma Yaya’’. Dans l’instant, je te confie ma tristesse de ne l’avoir rencontrée qu’une seule fois à l’âge de 5 ans lors de son dernier séjour dans notre maison à Paris. Elle retourna à Alger et ne revint jamais en France. Je te parle de ce livre passionnant, écrit par ses soins sur la famille grecque et dédicacé à chacun de ses petits-enfants. Une réputation de grande dame l’a toujours accompagnée. En ce jour, je t’attribue le même qualificatif.

Je me souviens de ta grande taille, les cheveux courts bruns un peu grisonnants, des yeux bleus fascinants, un sourire bienveillant illuminait ton visage, duquel émanait une grande douceur. Ta silhouette mince comme une liane, dégageait une élégance naturelle. Impossible de rester indifférent à ‘’l’aura’’ qui se dégageait de ta personnalité.

Dès ce premier jour, nous avons beaucoup échangé et rapidement une amitié profonde s’est nouée entre nous et m’a comblée et nourrie pendant deux ans…

Tu me confias que ton mari venait de disparaître brutalement d’une crise cardiaque ! Confrontée à cette épreuve, loin de t’enfermer dans un chagrin stérile, tu m’impressionnas par ta force de caractère et la paix sereine qui émergeait de ton être. Jamais tu n’exprimas la moindre plainte. Une joie de vivre t’habitait et tu envisageais toujours le futur sous un aspect positif. Avec retenue, tu manifestais une croyance religieuse discrète mais profonde. Ta situation financière aisée te permettait de te consacrer avec générosité à de nombreuses activités bénévoles. J’aimais la délicatesse, la simplicité et l’énergie que tu témoignais dans tes actions caritatives, en minimisant toujours tes engagements avec humour et modestie. Ton dévouement inépuisable et le message d’amour que tu portais à l’assistance de personnes en détresse physique ou morale m’émerveillaient !

Je découvris également ton ouverture d’esprit sans sectarisme. Une liberté dans la parole, sans porter de jugement. Tu possédais l’immense qualité de savoir te placer au diapason des personnes que tu côtoyais, en toute simplicité. Une intelligence du cœur hors du commun t’habitait.

Ton soutien amical m’a accompagnée au moment où mon couple vacillait. Dans la tempête que je traversais, tes conseils de modération à toute violente explosion verbale m’ont été précieux. Adroitement tu m’appris à conserver une distanciation, afin d’éviter de prononcer dans la colère des mots excessifs, pouvant générer des regrets.

Ma tendre amie, la force et l’énergie qui émanaient de ta personnalité s’infiltraient dans tous ceux que tu côtoyais.

A cette période, nous avons passé de nombreuses soirées ensemble… Nous dégustions dans une joie communicative, tes recettes de cuisine inventives, j’appréciais la douceur et le goût dont tu témoignais dans cette maison à Crépy-en-Valois. L’ordre et l’harmonie régnaient dans ta belle demeure et flottaient des ondes positives lénifiantes.

Sans esprit moralisateur, tu parsemais nos discussions de conseils intelligents. Tu manifestais un esprit d’analyse précis et clair : se diriger vers l’essentiel sans dispersions, réfléchir au pour et au contre, calmement avant des prises de décisions importantes. Tu m’époustouflais par ta grande culture dans les domaines musical, artistique, littéraire et philosophique ! Tous les sujets te passionnaient et au hasard d’une conversation tu m’appris que tu avais un doctorat de philosophie ! Quelle personnalité étonnante tu incarnais, avec une éternelle modestie.

Je me remémore le jour où…

Nous fêtions tes 60 ans avec ta famille et tu nous annonças paisiblement avec un grand sourire, ta décision de finir ta vie dans le silence et la prière. Tu avais choisi de te retirer dans le monastère des Chartreuses dans le centre de la France. Stupéfaction dans notre assistance…

Tu nous expliquas calmement :

- N’ayant pu avoir d’enfant avec mon mari et bénéficiant d’une situation matérielle confortable, pendant des années je me suis impliquée dans des activités bénévoles avec un grand bonheur… Maintenant, une autre étape de ma vie va s’ouvrir…

Financièrement, en femme réfléchie et généreuse, tu partageas tes biens entre ta famille proche et des associations caritatives.

Je conserve en mémoire le souvenir de ton visage rayonnant en énonçant cette décision …

Au revoir ma belle amie …

Anne P.