17A - Valérie W - Le vent de septembre

Sous le saule pleureur claque la toile blanche d’une tente au vent de septembre. En surgit un homme noir habillé de noir : bonnet, pull moulant et pantalon ajusté. Tandis qu’il noue les lacets de ses baskets noires, il s’immobilise un instant. Se redressant, il regarde vers le ciel comme s’il en attendait quelque chose. Sa respiration paisible se modifie un peu lorsqu’il tourne ses yeux sombres vers la longère ornaise à sa droite. Il doit penser qu’il est encore trop tôt. Happé par les hautes herbes grillées par l’été meurtrier, il s’éloigne vers la gauche jusqu’à disparaître entre un gros frêne et un saule pleureur dansant dans la brise tiède.

La maison semble silencieuse avec ses fenêtres sans carreaux, ses bouches d’ombre à la place des portes disparues. De la végétation pousse entre les fissures des parois nues. Au sol, des traces parallèles marquent la poussière. Un faible ronronnement de climatisation se fait entendre. Une maçonnerie récente complètement étanche abrite des meubles pratiques, une douche, des toilettes et une armoire débordant de victuailles emballées d’aluminium. L’espace de l’abri cache une unique occupante. La lumière tamisée de la pièce à la décoration sommaire se reflète doucement sur le crâne chauve d’une femme sans âge. Sa peau pâle présente des tâches sombres sur la peau fripée à la base du cou, sur le dos des mains aux ongles blancs. Ses vêtements de lin de coupe simple sont suffisamment légers pour la température régulée de l’abri inviolable. Elle considère le mur d’écrans situé au-dessus du clavier dont elle se sert pour obtenir une réponse de chacune des nombreuses caméras disséminées sur le terrain.

A côté du clavier, un cahier de notes occupe un espace étroit, limité par les câbles, les plantes en pot et le diffuseur d’huiles essentielles pour assainir les miasmes de l’atmosphère confinée. D’une main assurée, elle caresse la couverture du carnet.

Entre écrire et surveiller cet homme en noir avec son campement aux allures médiévales, il lui faut choisir. Qui est-il ? Que veut-il ? Il est arrivé aujourd’hui. Devant la lumière bleue de ses machines, elle penche le visage dans un geste de coquetterie inconscient.

Avec des gestes lents, elle ouvre le carnet. Va-t-elle oser ? Elle écrit sur la première page :

2 septembre

Mon amour, je te vois. Tu marches, tu cours. J’aimerais t’accompagner quand tu quittes le saule pleureur pour aller vers le tilleul. Des châtaigniers aux marronniers, des peupliers aux bouleaux, du liquidambar au gros frêne. Et puis, la mer. Qu’on voit danser…

La mer ? Le stylo bleu reste en suspens quelques instants. Elle regarde à nouveau les images imprécises. Derrière elle, le four micro-ondes lui signale que son repas du jour l’attend dans son bento en plastique expansé.

Elle referme le stylo. Caresse le contour de la silhouette sombre, encore en mouvement. Elle envoie un baiser vers l’écran. Fait pivoter son fauteuil roulant avec une manette électrique. Elle trouve ses lentilles roses au soja trop chaudes. Trop copieux. D’ailleurs, elle a sommeil. Fatiguée par la mastication, elle s’endort assise.

Quand elle se réveille, les écrans ronronnent, fidèles et rassurants. Attirée par leur lumière, elle met ses mains sur les roues du fauteuil et donne une impulsion. Les restes du repas ont disparu. Elle découvre un campement à l’allure médiévale, voit un homme en sortir et suit à l’aide des caméras sa progression sur les lieux. Il est plaisant, sa silhouette athlétique. Elle trouve un carnet fermé à côté du clavier. En caresse la couverture. Sur la première page, après une hésitation et un regard vers les images mouvantes, elle écrit :

Mon amour

Elle pose la pointe de son stylo bleu juste à côté du r du mot amour, ajoute une virgule, puis lancée :

je te vois. Tu marches, tu cours. J’aimerais t’accompagner quand tu quittes le saule pleureur pour aller vers le tilleul. Des châtaigniers aux marronniers, des peupliers aux bouleaux, du liquidambar au gros frêne. Et puis, la mer.

Le stylo bleu reste en suspens quelques instants. Elle regarde à nouveau les images imprécises. La mer ? Dans son dos, le four micro-ondes lui signale que son repas du jour l’attend dans son bento en plastique expansé.

Qu’on voit danser….

Sur les écrans, l’homme noir habillé de noir continue son périple d’arbre en arbre, tout en jetant, de temps à autre, un œil en direction de la caméra. Dans le bunker, la femme abandonne à regret la surveillance de l’inconnu arrivé aujourd’hui. Ses lentilles roses au soja, trop chaudes, lui brûlent le palais. Trop copieux, ce repas. D’ailleurs, elle a sommeil.

Entre le frêne et le saule pleureur, derrière le campement, l’homme en noir entre et sort d’un souterrain par un escalier dissimulé dans le sol et fermé par des planches usées. Il veille avec constance et bienveillance aux besoins quotidiens de la recluse. La fin approche, un jour ou l’autre, il lui faudra rentrer chez lui. Ou pas.

Sous le saule pleureur claque la toile blanche d’une tente au vent de septembre.