17B - Anne P. -Hadrien

A ma connaissance, le prénom ‘’Adrien’’ pour la majorité des hommes s’écrit sans ‘’H’’.

Grâce à mon paternel, j’ai hérité du nom ‘’d’Hadrien’’ avec un ‘’H’’. A son adolescence, mon père se passionna pour cet empereur romain, homme illustre ayant vécu au IIème siècle après Jésus-Christ. Dès lors, Il éprouva un réel engouement pour cette personnalité et se fit la promesse d’appeler son premier fils par ce prénom.

Depuis mon enfance, je revendique inlassablement mon attachement à ce ‘’H’’, sans malheureusement posséder le courage dont a fait preuve ce personnage tout au long de son règne !

Abordant la trentaine, je vis à Paris depuis mes études universitaires. J’enseigne à La Sorbonne, les Sciences politiques. Mes collègues me considèrent comme un homme cultivé, équilibré et sociable…

Toutefois…Une phobie m’habite ! Le terme ‘’tare’’ conviendrait davantage ! Avançant en âge, j’éprouve de plus en plus de difficultés à la dissimuler à mon entourage familial et amical. Comment dépeindre l’angoisse et l’anxiété insurmontable qui m’envahit et neutralise mes facultés de raisonnement ! M’éloigner un certain temps de mes repères, est un supplice : mon appartement avec sa petite terrasse verdoyante que je bichonne avec soin, mon quartier de Montmartre dont je parcours inlassablement les ruelles… Le seul déplacement que je tolère : deux visites par an à mes parents à Salers…où j’ai passé mon enfance.

L’année passée, une rencontre et une liaison amoureuse avec une jeune femme m’a déstabilisé et ébranlé. Point de dissension entre nous : sa passion pour les voyages ! Elle ne pouvait envisager une vie cloisonnée comme je la vivais.

Après maintes discussions, elle réussit à me convaincre de tenter l’aventure : un vol pour Marseille, suivi d’une croisière en Méditerranée, son vœu le plus cher. Sa présence tendre et attentionnée m’aida à surmonter l’épreuve de l’avion… Un taxi nous amena de l’aéroport au port et nous déposa près de la zone d’embarquement. Apercevant le bateau de croisière… l’angoisse et la panique me submergèrent. Je n’éprouvais qu’un désir irrépressible et incontrôlable : fuir ! fuir et regagner mon cocon parisien. Inutile de vous dépeindre la réaction violente de ma compagne ! Dans un premier temps, patiemment elle formula des encouragements et tenta de me raisonner. Puis excédée et à bout d’arguments, finit par laisser éclater sa colère, me traitant de cinglé, de dégénéré et d’irresponsable ! Elle embarqua seule sur ce beau navire et disparut de ma vie !

Cet épisode dramatique dont je porte l’entière responsabilité, m’amena à réfléchir sur mon fonctionnement mental et les conséquences financières et sentimentales de mon dérapage. Suite aux injonctions de mon meilleur ami Jérôme qui s’inquiétait de mon état, je décidai de me prendre en mains et de consulter une psychothérapeute recommandée par une proche relation. Pendant plus de six mois, à raison d’une séance par semaine, je suivis une thérapie. Environ quatre mois plus tard, Jérôme et sa femme m’invitèrent dans leur maison de campagne située dans le Perche, une acquisition récente. Je consentis à m’éloigner de mon quartier idolâtré : ‘’un premier essai’’.

Le trajet en voiture se déroula sans angoisse, les deux jeunes fils de mes amis accaparèrent mon attention. A ma grande surprise, je ne ressentis ni stress ni angoisse pendant ces deux jours. Un voile de sérénité m’enveloppait… Je me sentais apaisé… Après les fins de soirées animées, je sombrais dans un sommeil paisible et profond ! Était-ce la conséquence de nos longues marches en forêt ou de nos balades à vélo sur les routes vallonnées du Perche ? Ou le résultat de la thérapie que je suivais scrupuleusement ?

Au bout de six mois, en accord avec ma psychothérapeute, je jugeai qu’il était temps de mettre fin à mes séances. Le défi de m’éprouver me tenaillait. Me retrouver confronté aux mêmes circonstances que lors de ma désertion de cette croisière en Méditerranée… Mon choix se porta sur la découverte des pays de la mer Baltique. Départ de Stockholm, plusieurs escales s’échelonnaient, notamment St Pétersbourg avec ses nuits blanches et une fin de navigation à Copenhague.

Les premiers jours de juillet marquaient la fin de l’année universitaire. Les préparatifs de mes bagages déclenchèrent une soudaine fébrilité et un peu d’anxiété, que je parvins à maîtriser ! Mon vol vers Stockholm se déroula dans des conditions météo extraordinaires, ciel bleu dégagé de tout nuages. Hypnotisé par les paysages qui défilaient sous les ailes de l’avion, le temps fila à une allure vertigineuse. Un taxi m’amena au port de plaisance, et me déposa près du comptoir d’embarquement. Le navire était à quai… Un attroupement devant le bureau du croisiériste attira mon attention. Les gens discutaient, certains semblant mécontents. Je m’approchai et écoutai les commentaires. Un monsieur fort agité s’exclamait en agitant les bras et d’une voix sonore :

- Inadmissible que cette compagnie renommée reporte le départ de l’un de ses navires en raison d’avaries…

Nous devions lever l’ancre en fin d’après-midi, le départ semblait reporté au lendemain. Le commandant du haut de sa passerelle prit la parole, nous présenta ses excuses pour ce contretemps et nous informa que le personnel allait procéder à notre installation à bord. Une réunion d’information aurait lieu à 18 h dans la salle de conférence. Cette nouvelle me fit sourire…Le destin s’en mêlait ! En programmant, cette croisière, je m’imposais un challenge : m’assurer de l’élimination de mes démons internes ! Après vérification de l’identité de chaque passager et la remise des passeports, un membre souriant du personnel nous conduisit à notre cabine. Pièce assez spacieuse, jolie décoration, une salle de bain réduite mais offrant tout le confort possible, une grande baie coulissante avec en perspective la ville de Stockholm. Je me sentais apaisé et heureux de ces quelques jours de découvertes qui se profilaient.

Mon auto-analyse me faisait ressentir les changements profonds survenus dans ma personnalité…Disparition de l’angoisse qui m’envahissait en cas d’éloignement de mon lieu de vie et que je ne parvenais pas à contrôler. Je constatais ma capacite à maîtriser mes émotions et mes perceptions. En quelque sorte, un homme nouveau naissait, dégagé de ses phobies et de ses peurs. Je partis à la découverte de ce navire de taille modeste, très éloigné des monstres de mer que l’on avait construits ces dernières années. Bonheur de cette déambulation, le cœur léger attentif à mon environnement et à la beauté qui m’entourait. Avec l’autorisation d’un membre du personnel, je décidai de descendre à terre et de m’offrir une promenade sur les quais et dans les rues environnantes. Quelle satisfaction de me réinvestir en toute légèreté dans des choix volontaires.

Descendant la passerelle, resurgit à ma mémoire, le souvenir de ce livre ‘’Novocento ‘’. relatant la légende d’un enfant recueilli par un mécanicien sur un paquebot et qui ne mit jamais pied à terre de son enfance à l’âge adulte. Naviguant sans répit, doué pour le piano, il passa sa vie les mains posées sur les quatre-vingt-huit touches noires et blanches. Il composa des mélodies magnifiques, ‘‘la musique de l’océan’ ’dont l’écho se répandit dans tous les ports. Il ne réussit jamais à quitter son palais flottant, qui devint son cercueil pour l’éternité, lors de sa destruction par explosion…

Posant le pied à terre, une euphorie m’habitait… Bonheur de me sentir serein et apaisé, d’apprécier chaque instant de cette aventure que j’avais choisie en toute conscience. J’avais gagné mon combat contre cette anxiété pathogène qui m’enfermait dans une cage dorée ! Je me sentais enfin digne de porter le prénom de cet empereur romain entreprenant et courageux : ‘’Hadrien’’…

Anne P.