17B - Bruno - Vert émeraude

Au lendemain du braquage, Penny avait revu Luis une dernière fois à Honfleur, sur le port, là où ils s’étaient rencontrés quelques mois plus tôt. Il avait annoncé son intention de se faire oublier quelque temps et lui avait fait promettre de l’attendre. Elle avait promis. Ils s’étaient embrassés tendrement, longuement. Au moment de la quitter, il l’avait serrée une derrière fois dans ses bras avant de disparaître. Depuis ce jour, quelques rares lettres lui étaient parvenues, postées tantôt dans le Var, tantôt à Bordeaux, tantôt encore en banlieue parisienne. Il allait bien, elle ne devait pas s’inquiéter, ils se reverraient bientôt et il trouverait le moyen de les faire embarquer tous les deux à peu de frais sur un porte-conteneurs pour l’Amérique du Sud, la Patagonie et la région des lacs. Là-bas, ils se feraient une nouvelle vie, lui, loin de ses mauvaises fréquentations, elle, loin du père qui avait abusé d’elle, il l’emmènerait à Ushuaia où il dégusterait avec elle de succulents centollas, puis jusqu’au phare du bout du monde sur la Isla des los Estados, il lui ferait découvrir l’asado, lui ferait admirer la splendeur des lacs aux eaux vert émeraude, la couleur de ses yeux, il lui bâtirait un chalet de bois au bord d’un plan d’eau lisse comme un miroir, ils vivraient en pleine nature, auraient des enfants, au moins deux si elle était d’accord, puisqu’elle était encore jeune, 22 ans à peine et lui seulement 35, et le passé serait oublié. Elle avait pleuré de bonheur en lisant chacune de ses lettres, les avaient toutes détruites, par précaution, après les avoir apprises par cœur. Elle avait rêvé de la traversée, s’imaginant blottie contre lui pendant des jours dans une cabine désaffectée sentant la friture ou le cambouis, elle avait contemplé en rêve l’horizon immense, vierge et tranquille, elle avait vu dans un demi sommeil se dessiner au loin la côte et ses reliefs bienveillants. Elle en rêvait même le jour, sur la chaîne de montage, à en oublier d’accomplir sa tâche. Hier midi, il l’avait enfin appelée. Elle était en pause déjeuner, à la cantine de l’usine. Elle n’avait pas tout de suite pris l’appel de ce numéro inconnu mais son intuition lui avait commandé de le faire. Lui seul avait parlé avant de raccrocher brusquement. Elle n’avait rien pu lui dire. Ni son bonheur d’entendre à nouveau sa voix chaude et enveloppante, ni sa hâte de le retrouver. Il lui avait dit de gagner Le Havre le jour même, de trouver une chambre au plus près du port où il la rejoindrait pour être prêts à embarquer le lendemain à l’aube. Elle avait quitté son poste à l’usine sans attendre, sans un mot, puisqu’elle avait la certitude de ne jamais y revenir, et s’était présentée à la banque pour y retirer toutes ses économies. Elle avait pris le car jusqu’au Havre, puis avait marché sans sentir ses pas toucher le sol jusqu’à l’hôtel Séjour fleuri, au 71 de la rue Emile Zola. Elle s’était présentée à la réception, le souffle court, gênée par une intense excitation. Elle avait donné son nom, les yeux rivés sur son portable, muet depuis le midi. Puis elle s’était installée, le cœur battant, dans une chambre aux tons roses, s’était allongée sur le lit recouvert d’une couette mauve, son portable à portée de main, le sourire aux lèvres et le regard fixé au plafond où elle avait vu danser les images les plus exaltantes de l’avenir qui lui était promis. Épuisée par les émotions du jour, elle s’était endormie vers minuit, pour se réveiller en sursaut deux heures plus tard. Le téléphone n’avait sonné que dans son rêve. Elle s’était levée, le visage soucieux, avait scruté longtemps la rue par la fenêtre, puis s’était recouchée, l’esprit inquiet.

Ce matin, Penny est attablée devant une tasse de café. Elle n’a pas touché à son croissant. Son regard ignore l’écran qui déverse les infos du jour sur les rares clients de l’hôtel car ses yeux passent sans relâche de la porte d’entrée de la réception à la pendule fixée au mur de la salle puis aux passants à travers la fenêtre donnant sur la rue. Soudain, elle croit apercevoir une silhouette familière, se redresse, sent son cœur s’emballer, mais ce n’est qu’une fausse alerte, un piéton vaguement ressemblant, puis elle revient à sa position. Le tintement de la clochette de la porte d’entrée la fait sursauter. Elle tend le cou, les yeux écarquillés, espère un instant voir Luis entrer. Ce n’est que le livreur de journaux. Elle avale une nouvelle gorgée de café, lève les yeux sur la pendule, sursaute à nouveau au son de la clochette mais, cette fois, c’est le préposé de la poste. Quelques minutes plus tard, un nouvel espoir s’envole : un client quittant l’hôtel franchit la porte. Penny a le visage grave des mauvais jours. Elle quitte son siège pour aller questionner le réceptionniste. Des départs en tanker pour l’Amérique du Sud ? Il n’en sait rien, mais il faudrait aller voir au port. Un client s’en mêle. La traversée en cargo ? Ça coûte cher, au moins 3 000 € pour l’Argentine, et il faut réserver des mois à l’avance. Le doute s’installe dans le cerveau de Penny. Elle tente de se rassurer : Luis a dû organiser ça à sa façon, il sait s’y prendre pour contourner les difficultés. Mais le client en rajoute : il faut de toute façon un visa, sinon, c’est le refoulement assuré à l’arrivée. Penny veut s’en convaincre : Luis a sûrement un plan pour débarquer sans passer par les contrôles. Il ne lui aurait pas annoncé leur départ sans avoir rien préparé. Elle regagne sa table, tente de chasser ses doutes. Elle lève machinalement les yeux sur le présentateur quand soudain elle sent le monde chavirer autour d’elle : le visage de Luis vient d’apparaître sur l’écran pendant qu’une voix annonce son interpellation la veille au soir à la gare du Havre. Penny sent sa gorge se nouer ; sa vision se trouble. Luis ne viendra pas, il ne la sauvera pas. Et elle ne peut rien pour le sauver. Son rêve lui fait maintenant l’effet d’un mirage et elle se prend à se sentir coupable d’avoir espéré échapper à une existence malheureuse, cru en un avenir radieux, pensé un instant avoir droit au bonheur. Elle pleure à présent comme une enfant, à grosses larmes. Mais Penny repense au visage de Luis sur l’écran et sa tristesse s’efface à mesure qu’un sourire se dessine sur son visage. Malgré ses larmes, elle est heureuse car elle réalise que Luis ne l’a pas abandonnée. Alors elle l’attendra encore un peu. Le temps qu’il faudra. Promis.