17B - Fredaine/Bénédicte - Attente en fin de saison

Attente en fin de saison

Bretagne sud, un petit port non loin du Croisic. Thomas vient signaler à la capitainerie qu’il attend l’arrivée du voilier Neptune en provenance de la côte anglaise sud, pour embarquer comme équipier ; le bateau signalera son arrivée à la capitainerie, par un message pour Thomas Charpentier. « C’est moi, et je passerai au moins une à deux fois par jour pour avoir des nouvelles ». Il explique que ses amis feront escale pour compléter l’équipage : il s’agit de convoyer l’embarcation jusqu’aux Baléares. De l’index, il trace sur la carte affichée au mur le périple prévu. Ce n’est pas une petite croisière : il faut être de bons marins pour franchir le capricieux golfe de Gascogne, contourner l’Espagne par le détroit de Gibraltar, et remonter ensuite jusqu’aux Baléares. Tout devrait très bien se passer : le Neptune est un bon bateau avec ses deux mâts, ses seize mètres, et tout le confort pour six à huit personnes à bord. Il s’en souvient, il était à bord quand ils ont affronté un bon coup de chien au large de la Sicile l’année dernière. Pour cette équipée, un quatrième équipier les rejoindra à la pointe de l’Espagne, en Galice ; ce n’est pas beaucoup mais bien amarinés comme ils le sont, tout ira bien. La capitainerie est leur premier point de ralliement, prévu pour le 29 septembre. C’est-à-dire après demain. De sa chambre à l’hôtel du port il verra le bateau arriver. La capitainerie est rassurée par la stature sportive du garçon. On voit qu’il n’a pas encore pris de vacances, ce jeune homme, il est tout pâle, mais ses yeux clairs pétillent d’enthousiasme sous des cheveux bruns, brillants de santé. Allons, c’est sûrement un bon garçon, il semble droit et franc du collier, optimiste en tout cas. Un bon matelot, probablement.

Cette question réglée, « le bon matelot » parcourt le quai. Il ne reconnaît plus rien, il n’est pas venu ici depuis plus de vingt ans. Eh oui, j’ai 45 ans se dit-il. Il se souvenait d’un port de pêche inaccessible à marée basse, aux bateaux couchés sur le flanc dans une vase grisâtre pour ceux n’étaient pas équipés de béquilles ; il se souvenait des agressives senteurs de vase, de pétrole, de poisson et de goémons mêlés, des chaînes à demi-enfouies dans ce magma. Et voici que le village s’est doté d’un vaste port de plaisance, avec bassin à flot, pontons, eau et électricité disponibles sur les pontons ! Du charmant village de pêcheurs que reste-t-il ? Il cherche en vain les bonnes vieilles coques en bois peintes et repeintes avec amour chaque année, les filets de pêche odorants, et leurs flotteurs qui étaient jadis de belles boules en verre ou, faute de mieux, de simples morceaux de liège blanchis par le sel marin. Et où sont les casiers en lattes de bois des pêcheurs sur lesquels les enfants sautaient ? Disparue cette époque ? Et disparue aussi la jeunesse de Thomas ? Pas tout à fait : heureusement le parapet en granit tiédi par le soleil a résisté à cette folie touristique. Oui, le parapet du Père Alban existe encore. Thomas aimait tant s’asseoir à côté de ce bon Père Alban, qui demeurait assis là toute la journée semblait-il, face à la mer. Le vieil homme était toujours vêtu de d’un pantalon et d’une vareuse à col en toile bleu marine délavée par les ans, le soleil et les embruns. Il avait le teint basané, sillonné de rides, du poil sortait de ses oreilles ; la moustache et la barbe en bataille il chiquait, en aspirant l’excès de salive dû à l’absence de dents. Au petit garçon d’alors, il racontait avoir traversé l’Equateur et montrait à l’appui de ses dires l’anneau d’or fixé à son oreille. Il décrivait aussi ses pêches en eaux froides pour la morue, il avait même passé le Cap Horn comme mousse disait-il, et c’était depuis cette lointaine époque qu’il ne se nourrissait plus que de pain et de beurre… ils lui avaient tant manqués dans le Grand Sud. Les jours de marché, le Père Alban s’asseyait résolument le dos à la mer : il ne fallait pas manquer le Père Jules son contemporain. Mais tout cela, c’était hier, songe Thomas avec nostalgie.

Aujourd’hui, il est maussade. Il attend le présumé « magnifique voilier, très marin » sur lequel il va embarquer. Pour l’instant, tout va bien il s’est installé à l’hôtel du port : de sa chambre, il verra le voilier arriver. C’est une chance, car on l’avise que l’établissement fermera dès le lendemain, la saison étant terminée. Sorti en fin d’après-midi faire une grande promenade sur la falaise, nez au vent, c’est à peine s’il perçoit la beauté du site tant il regarde le large et son téléphone à mille reprises. Toujours pas d’appel. Puis il revient vers le port dont l’aspect pimpant, tout neuf, l’agace. Il traîne sur les pontons, téléphone toujours à portée de main. Ah, s’il pouvait il le jetterait à la mer ce téléphone inutile. Il n’est pour lui qu’une source d’inquiétude, puisqu’il reste muet ! Avec étonnement il voit le village se vider. Comme dans un songe, les villas une à une ferment leurs volets. Et de cette tiède fin d’après-midi, si douce face au couchant, personne ne profite plus : tous sont affairés, s’agitent, font leurs bagages, claquent les portières, partent.

Alors lui, restera-t-il tout seul dans cette étrange univers, entre un passé envolé, révolu, et un futur incertain, sans contour encore, comme déposé dans un présent improbable, qu’il n’aime pas ? Il frissonne, son moral baisse, il a horreur d’attendre, et pourtant il devra encore attendre pendant vingt-quatre heures… si tout va bien. Et demain soir où dormira-t-il puisque l’hôtel ferme ? Heureusement, il a remarqué un grand canot ponté, proprement désarmé, mais resté non fermé à clef. Il pourra à la rigueur le squatter une nuit ou deux, songe-t-il. Il a un peu honte, lui le célibataire endurci, habitué à son confort et à son indépendance surtout, sa belle indépendance. Ah oui, il s’en veut d’avoir accepté de participer à cette aventure de mer. A quoi bon se faire secouer par les flots pour rien ? Quelle mouche l’a piqué ?

Par bonheur il a relevé qu’un café, une boulangerie et une épicerie restent ouverts toute l’année… Et tous les lundis se tient le marché. Dès le premier lundi d’octobre il s’y précipite, après une inconfortable nuit dans le canot. « Elle a certainement été jolie autrefois » se dit-il machinalement, en avisant une silhouette féminine un peu plus loin dans l’allée des marchands de légumes. « Ah, se dit-il, cette manie que j’ai de me parler à moi-même en permanence ! Cela me jouera un mauvais tour, un jour je dirai les mêmes choses, tout haut, sans même m’en apercevoir ! » Il la regarde plus attentivement. Hou la ! Elle est tout de même fripée, la dame : visage, mains, cou… Mais Thomas se rappelle que ce même matin il s’est trouvé bien vilain, bien vieilli lui aussi dans le miroir en se faisant raser chez le coiffeur de la petite rue de jadis. Ce n’est plus un barbier, bien sûr, mais on a accepté de le raser. Il s’était même fait des grimaces, tant il se trouvait tristounet. Allons, je ne suis pas mieux : ne soyons pas trop exigeant se dit-il. Il regarde à nouveau la femme qui est de profil devant lui dans la queue. Cette impression de déjà-vu … Elle, elle sent qu’on la scrute. Elle tourne la tête vers lui comme si de rien n’était. Soudain son visage s’illumine :

« - Mais on se connaît ! Vous êtes …

- Thomas.

- Ah Thomas, quel bonheur de vous voir. Mais que faites-vous dans ce patelin perdu en cette saison ? Vous me remettez ?

- Bien sûr, vous êtes Christine ! Ma chère Chris d’autrefois. Vous n’avez pas changé !

- Oh, quel gros mensonge galant. Je ne suis plus qu’une vieille peau ! Mais racontez-moi pourquoi je ne vous ai pas vu de l’été et pourquoi aujourd’hui je vous trouve ici, un peu maigrichon dites-moi » dit-elle en avançant familièrement la main vers son visage, comme autrefois.

Et Thomas de raconter sa mésaventure : il attend depuis des jours des amis qui n’en finissent pas d’arriver. Il habite sur un bateau qu’il a investi comme squatteur, il est furieux de ce qui lui arrive car, mis à part le message des amis en question, trouvé à la capitainerie, annonçant deux ou trois jours de retard pour leur rendez-vous, il n‘a plus aucun contact avec eux depuis une semaine. Ce n’est pas surprenant puisqu’ils naviguent en haute mer : leur portable ne passe pas, ils sont trop loin de la côte… De plus il n’ose pas envahir sans cesse la capitainerie pour lancer des appels ! Une fois par jour c’est déjà bien. Et le village se vide, c’est le désert !

« - Enfin, se rattrape-t-il, beaucoup moins depuis que je vous ai rencontrée, ma chère Chris. Et vous, encore ici ?

- Eh bien oui j’habite ici à peu près la moitié de l’année. Depuis le mariage de ma fille unique Elodie ma vie a tellement changé ! Finies les vacances, ses deux enfants sont à l’école !

- Elodie déjà mère de deux enfants ? Je tombe des nues.

- Le temps passe mon petit Thomas ! Elle m’aidait beaucoup dans la gestion de mon gîte de bord de mer. Seule aujourd’hui, je n’ai plus guère de courage. Mais j’y pense, vous me dites que vous squattez un bateau dans le port : venez donc occuper l’une de mes chambres d’hôte ! C’est avec plaisir que je vous accueillerai, à titre amical évidemment ! Et nous évoquerons le bon temps : cela nous rajeunira tous les deux !

- Et pour madame, ce sera ? » Le commerçant est libre, elle se tourne vers l’étal en lançant à Thomas :

« - Alors à ce soir vers 18 heures, je vous attends, d’accord ? »

Il accepte, voilà qui arrange bien ses finances, prévues pour les escales lors de la traversée et non pas pour de stupides dépenses dues au retard de ces navigateurs de pacotille incapables de respecter un rendez-vous. Il fulmine contre eux. Si au moins il pouvait les joindre quelque part, leur envoyer un message. Enfin, ça va mieux, le soir même il sera dans la villa de Chris, sur la falaise, surplombant la mer.

En début d’après-midi, préparant son paquetage, il se remémore le bon temps évoqué ce matin. Chris avait à peine plus de trente ans, trente-cinq ans si ses souvenirs sont bons, lorsqu’il a connu Elodie au club de voile. C’était encore une petite fille, ou presque, elle n’avait que quinze ans et le jeune garçon malgré ses vingt ans musclés avait été séduit par le charme de la petite. Invité chez elle, il découvrit qu’elle était copie conforme, en plus jeune, de sa mère. Et Thomas bien souvent se questionnait : préférait-il la vivacité du fruit vert ou le calme avisé, la plénitude de sa mère, lorsqu’il montait à la villa ? En définitive, il n’avait jamais tranché, et s’en était trouvé très heureux puisque la belle Elodie avait le cœur ailleurs, pris par son futur époux.

Mais finalement avait-il bien fait d’accepter de se rendre chez Chris ? Il sera empêtré dans des obligations, des sourires dont il n’a que faire ! Il s’inquiète tellement pour ses amis toujours silencieux ! L’angoisse le tenaille un peu plus chaque jour. Pourtant il envoie des messages radio sur le 16 par la capitainerie, il s’angoisse d’autant plus que l’avis de tempête sur la Manche est maintenu. Il sait d’expérience ce que cela veut dire. Il a horreur de la Manche, froide, hargneuse, chargée d’énormes cargos qui ne vous voient même pas. Pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé. Ils ne sont que deux à bord, c’est bien maigre… Et ensuite, il y a toute la pointe de la Bretagne, la redoutable pointe du Raz ! Il s’en veut le pauvre garçon d’être sur la terre ferme, sans aucune possibilité de les aider.

Il passe à la capitainerie encore une fois, à tout hasard, vers seize heures. Cette fois il y a un message : il doit rappeler le Neptune d’urgence. Aussitôt il s’exécute : « Allo, le Neptune ici Thomas, à vous ! Allo le Neptune !» La réponse est quasi immédiate « Ici, le Neptune, salut Thomas, j’ai du nouveau : on passe sur le canal 6 »

Et après les craquements de changement de longueur d’ondes :

« - Je suis seul à bord, reprend la voix.

- Qu’est-ce que tu dis ? Seul ?

- Sylvie s’est cassé la jambe, j’ai posé une attelle et fait un bandage bien serré, mais elle est immobilisée, elle souffre horriblement, il faut l’emmener à l’hôpital. Tu organises ça ?

- OK. Pour quand ?

- On devrait arriver dans deux à trois heures. On a une bonne petite brise pour le moment. Tu préviens la capitainerie ?

- Ok à plus tard ! Courage !»

Ambulance retenue, hôpital informé, Thomas téléphone chez Chris pour la prévenir. Jumelles rivées à l’horizon, il attend. Il est épuisé d’attendre quand enfin, deux voiles blanches se détachent. Visiblement appuyé par le moteur, le Neptune trace sa route droit vers le port, laissant un sillage lumineux jusqu’au soleil qui disparaît à l’horizon.

Fredaine ☐