17B - Pascale G - Flora

Flora – lundi 19 novembre 2012.

Il est 8 heures du matin. Je me retrouve assise dans une salle d’embarquement à l’aéroport de Roissy. Le tableau d’affichage indique le prochain départ pour Rio de Janeiro. Je ne sais ni comment, ni pourquoi je suis là. J’ai une valise rouge dont je fais l’inventaire : une paire de ballerines noires, un slip en coton couleur chair, un jeans, deux tee-shirts blancs, une trousse de toilette, un pull-over en pointe bleu marine. J’ai un sac en bandoulière noir contenant un trousseau de clefs, un portefeuille avec un billet de 20 euros mais pas de papiers d’identité, un paquet de mouchoirs en papier et deux tickets de métro – c’est tout. Je ne porte aucun bijou.

Qui suis-je ? D’où je viens ?

Je ne connais ni mon nom, ni mon prénom. Ai-je des parents, un mari, des enfants ? Je ne sais pas.

Je suis là à attendre un avion que je ne prendrai pas puisque je n’ai ni billet ni passeport.

Que vais-je faire ? Où dois-je aller ?

Je décide de marcher un peu. Je m’arrête devant un miroir et je me découvre, ma silhouette ne m’est pas inconnue : j’ai la peau blanche, 30 ou 35 ans, les cheveux châtains mi longs attachés en queue de cheval, je porte des lunettes noires, je suis de taille moyenne et plutôt mince, j’ai une robe à pois bleu marine et blanc avec une écharpe bleu foncé sous un trenchcoat beige et des escarpins en vernis noir à petits talons. Je pourrais très bien être une voyageuse lambda arpentant les couloirs de l’aérogare avec sa valise rouge en attendant le départ de son avion.

Je rentre dans une boutique de presse et achète Le Monde. Je retourne dans la salle d’embarquement pour Rio, beaucoup de voyageurs y ont déjà pris place. Le tableau d’affichage indique un retard de 60 minutes. Je m’assois à côté d’un homme absorbé dans la lecture de son journal : la cinquantaine bien sanglée dans un jeans usé juste ce qu’il faut ainsi que son blouson ; je ne serais pas étonnée qu’il soit anglais ou américain ; effectivement, il se tourne vers moi et me parle anglais en s’inquiétant du retard annoncé pour le vol de Rio. Je comprends ce qu’il me dit, je connais donc cette langue. Il me propose très aimablement d’aller prendre un café ou un thé en attendant le départ. J’accepte et je m’aperçois que cette jeune femme aperçue toute à l’heure dans la glace est en train d’exister et qu’elle est bien « moi ».

Le thé ou le café annoncé se transforme en un copieux petit-déjeuner avec œufs brouillés, croissants, confitures, jus d’orange, car je meurs de faim. La conversation s’engage avec John. Je « m’invente » au fur et à mesure de nos échanges. Je m’appelle Flora, je travaille à Paris dans l’immobilier, je ne suis pas mariée et je vais à Rio pour affaires. John est un écrivain anglais, il part chez des amis à Rio afin de trouver une inspiration plus exotique pour son prochain roman.

Nous parlons, nous parlons ; je prends mon personnage de Flora très au sérieux et je raconte ma vie que je ne connais pas. Le temps passe et le départ de notre avion ne va pas tarder. John tient absolument à régler l’addition du copieux breakfast, je l’en remercie – il ne se doute sûrement pas de la bonne action qu’il est en train de faire !

Nous retournons dans la salle d’embarquement, la file d’attente est importante. Je commence à paniquer. Que vais-je dire à John ? Comment vais-je me sortir de cette situation grotesque ? John a passé le contrôle… mon tour arrive. L’hôtesse me demande mon billet et mon passeport.

« Oh ! Je ne trouve plus mon billet » dis-je en bafouillant, je fais semblant de chercher dans mon sac.

L’hôtesse attend avec un sourire et me demande mon nom. Je dis n’importe quoi : Dupuis, Flora Dupuis. Je vois John dans le couloir A, il m’attend. Les gens s’impatientent derrière moi. L’hôtesse cherche sur son écran.

« Je suis désolée, Madame, vous n’êtes pas inscrite pour ce vol, je ne peux pas vous laisser passer ».

Je suis très gênée et deviens écarlate. Je laisse ma place aux autres passagers furieux. Je fais de grands signes à John pour lui faire comprendre ce qui se passe. Il ne comprend rien. Je m’enfuis avec ma valise rouge sans me retourner.

Haletante et en nage, je m’assois dans une autre salle d’embarquement pour le vol de New York et je reprends mes esprits.

Mais que m’arrive-t-il ? Je ne me souviens de rien. Qui étais-je avant la salle d’embarquement pour Rio ? Cette ambiance d’aéroport aux départs et arrivées multiples et incessants me semble pourtant familière L’évasion vers un ailleurs est impossible pour moi, elle se transforme en évasion vers nulle part, mais j’aime me faufiler parmi ceux qui partent vraiment ; je fais semblant comme cette jeune femme aperçue dans la glace, c’est bien moi pourtant mais qui suis-je véritablement ?

Je suis amnésique et je resterai là, dans cet aéroport, arpentant toute la journée les salles d’embarquement avec ma valise rouge, me faisant offrir des petits déjeuners par d’aimables voyageurs. Je m’inventerai une vie et des départs impossibles. J’irai prendre des douches dans les toilettes pour garder une apparence présentable avec mon trenchcoat, ma robe à petits pois ou mon jeans dans ma valise rouge, mon sac en bandoulière contenant un trousseau de clefs pour un appartement ou une maison dont je ne me souviens pas. J’irai dormir dans les sous-sols de Roissy en me cachant dans les locaux de ventilation malgré le bruit avec la hantise d’être découverte et de rencontrer des policiers me demandant mes papiers.

Je resterai là et j’attendrai que la mémoire me revienne pour comprendre et savoir qui je suis et être vraiment « moi » comme j’étais avant.

Mais avant quoi ?!

Pascale Grilliat

L’idée de cette nouvelle m’est venue après avoir lu le livre de Tiffany Tavernier « Roissy ».