17B- Corinne LN - Matin d'été

En ce petit matin d’été, le jour se lève sur un soleil timide soulevé par une brise légère. Xavier contemple l’horizon depuis la digue qui sépare le port de la marina où est amarré le voilier de Paul de la plage de Deauville. Il a mis longtemps à s’attacher à ce rivage monotone, ces langues de sable interminables qui se dessinent à marée basse, cette nappe d’eau argentée brodée de vaguelettes impotentes qui se noie dans un ciel pâle et remonte en encerclant sournoisement les imprudents. Il connaissait l’émeraude mousseuse des déferlantes sur les rochers noircis, les ciels bleu roi, les nuages d’encre, le vent rugissant dans les voiles sur les ports bretons de son enfance.

C’est pour Paul qu’il est venu s’installer ici. Leur histoire a commencé il y a bientôt quarante ans dans la rade de Saint Malo autour de la deuxième édition de la Route du Rhum. A l’époque il n’y avait qu’une cinquantaine de bateaux au départ de cette course en solitaire mais les curieux et les passionnés se bousculaient déjà sur le port pour admirer les courageux navigateurs et leurs impressionnants multicoques. Xavier était venu en touriste et en voisin, il vivait à Rennes à l’époque. Il déambulait sur les quais bondés quand il s’est arrêté net devant ce jeune homme qui s’affairait torse nu sur le pont de son monocoque, hypnotisé par son corps fin et musclé et sa peau dorée par le soleil. Paul se préparait à se lancer bravement dans l’aventure sur un petit coursier face aux géants des mers. Leurs regards bleus se sont croisés, la pupille sombre de Xavier et celle de Paul d’un bleu franc. Autour d’un verre, ils ont fait connaissance, Paul avec sa verve, son enthousiasme, sa passion pour le grand large et l’aventure et Xavier ses silences, son écoute, son regard ténébreux. Une rencontre improbable entre un va-t’en-mer normand et un breton qui n’est heureux que sur le plancher des vaches, qui va jusqu’à honnir cette mer insondable qui lui a volé son père quand il était enfant, cet océan qui a noyé tant de belles âmes, brisé tant de familles. C’était une alliance improbable et pourtant ce fut un coup de foudre, un vrai, une vague passionnée, de celles que rien ne peut arrêter, ni les différents familiaux, ni les obstacles rencontrés dans ce milieu viril de marins chevronnés.

Par amour, Xavier a migré de l’autre côté du Mont Saint Michel dans la verte Normandie et les années se sont enchainées belles, paisibles, heureuses. Il avait trouvé un poste d’enseignant à Honfleur, il écrivait à ses heures perdues et avait même fini par publier deux romans qui avaient connu un certain succès. Il avait surtout appris à attendre l’homme qu’il aimait car la vie de Paul était sur l’eau, sur les lourds cargos au départ du Havre que Xavier regardait partir avec nostalgie et voyait rentrer avec béatitude. Trente-six années exactement d’une vie presque parfaite dans la petite maison à colombages perchée au-dessus de Trouville, une chaumière nichée à l’intérieur des terres mais d’où l’on peut admirer la grande bleue dans le lointain.

Hélas, il y a bientôt deux ans, Paul est parti une nuit sans crier gare. Comme tous les soirs Xavier s’était endormi dans le grand fauteuil en cuir à côté de l’encombrant lit médicalisé en serrant dans sa main ses doigts décharnés. Depuis des semaines il passait les nuits à son chevet mais cette fois, il s’est réveillé pour embrasser ses lèvres froides et son front blême et les couvrir de larmes, soulagé que son amour ne souffre plus. Paul était tellement fatigué, usé par la maladie, il n’avait plus que la peau sur les os mais il est resté joyeux et tendre jusqu’au bout.

Sur le port, Xavier se laisse bercer par le bruit paisible du ressac, le claquement rythmé des mâts et le cri des mouettes affamées. Au petit matin, il n’y a pas grand monde sur la plage de Deauville, on peut marcher tranquille sur le sable mouillé entre les bancs de coquillages. A bientôt quatre-vingt ans Xavier est encore un homme encore solide, grand et large d’épaule. Il a fière allure dans sa vareuse bleu marine et son jean usé, on dirait un vieux marin, quelle ironie. Il esquisse un sourire sous sa barbe naissante, lui qui ne sourit plus beaucoup depuis quelques mois. Car depuis le départ de Paul, cette eau sombre qui l’a toujours rebuté l’appelle chaque jour un peu plus. Il lutte contre une sourde envie de disparaitre au creux des flots pour rejoindre l’homme qu’il aime, pour en finir avec ce manque, avec cette souffrance. Un jour il prendra le bateau de Paul, il hissera la grand-voile et il laissera le vent l’emporter. Sans crainte ni regret il ira s’abimer dans cette mer qui lui a tant donné et tant pris.

Enfin ça c’était avant, avant qu’il ne rencontre le petit il y a quelques semaines. Il n’y a que ce petit bonhomme qui arrive encore à le sortir de sa mélancolie, ce gamin efflanqué qui est arrivé de nulle part. Un matin de printemps, il s’est assis au bord de la plage à côté de lui, ses petites jambes maigrichonnes toutes écorchées s’échappant d’un short trop grand. Sa blondeur, sa peau claire et ses yeux d’azur lui ont tout de suite rappelé Paul.

« Pourquoi t’es triste ? Elle t’a volé quelqu’un aussi la mer ? »

L’enfant posait sur lui un regard profond, réfléchi, presque un regard d’adulte. Il semblait tout seul sur l’immense plage presque déserte.

« Mais dis-moi tu es tout seul, où sont tes parents ? »

« Papa est là-dedans » fit l’enfant en montrant la mer d’un geste du menton. « Il pêchait et il n’est pas revenu, il y avait trop de vent ». Xavier voit une larme pointer sous les cils clairs.

« Et comment tu t’appelles ? »

« Thibaut, j’ai sept ans »

« Et ta maman ? »

Le visage de l’enfant se ferme aussitôt. Xavier apprendra en le questionnant que le petit est l’enfant unique d’une mère à la claque facile, épuisée par les ménages qu’elle fait jour et nuit dans les riches villas et les appartements cossus de Deauville. Livré à lui-même pendant la belle saison, il se débrouille tout seul. Il a quelques copains bien sûr mais impossible de les inviter dans un studio miteux et mal tenu.

« Moi, je crois que papa a trouvé une gentille sirène, maman était trop méchante avec lui »

Alors, en écoutant ce gamin sensible à l’imagination fertile, Xavier qui était en mal d’inspiration depuis des mois, a recommencé à écrire. Pour Thibaut, il a inventé un monde sous-marin, un monde secret. Et le petit est revenu tous les jours en sortant de l’école puis pendant les vacances d’été, jamais il ne rate un rendez-vous. Xavier lui offre une glace sur les planches puis il l’écoute parler librement, joyeusement comme seuls les enfants savent le faire et après il lui raconte un pays où les sirènes chantent et vous enchantent, un paradis en vert et bleu où ceux que la mer a gardé vivent une nouvelle vie plus belle et attendent tranquillement ceux qu’ils aiment. Et doucement Xavier retrouve l’envie de vivre en écrivant ce conte moderne, en créant ce monde aquatique imaginaire. Devant les yeux brillants, le regard captivé et plein d’espoir de Thibaut, il se sent apaisé, presque heureux. Il en vient même parfois à se demander si ce n’est pas Paul qui lui a envoyé du ciel ou du fond des mers ce petit garçon à aimer et à protéger.

Corinne LN