17B- Véronique M - Le rebelle

Je n’ai jamais couru aussi vite. Me cachant derrière les containers du port, je regarde derrière moi. Ouf, je n’ai pas été suivi ! Je transpire et me laisse tomber par terre pour reprendre mon souffle. Puis, je détache mon sac à dos pour inspecter ce que j’ ai entassé à la hâte ; état des lieux de première nécessité oblige, j’ouvre la fermeture éclair et constate que l’argent est bien là, quelques tee-shirts, jeans fripés, slips, brosse à dents sans dentifrice, peigne, une ou deux boîtes de conserve sans ouvre-boîte, deux ou trois barres chocolatées, une petite bouteille d’eau, carte d’identité et téléphone sans chargeur. Bon, pas trop grave, on verra plus tard. J’ai l’essentiel ! Le soleil descend sur la mer et je me mets en quête d’un endroit protégé pour la nuit. Mais avant tout, mon regard se pose sur les bateaux et je n’en vois qu’en piteux état.

-Ah, c’est pas sur ce genre de rafiot que je pourrais traverser l’océan.

Des containers rouillés rangés en double alignement, quelques travaux le long du quai ; une masse sombre, peut-être un vieux bâtiment ; pour l’instant, ce n’est pas brillant !

Je respire profondément et une odeur de fuel mêlée à du caoutchouc brûlé m’emplit les narines. Tout est gris, sale, il règne une atmosphère de fin du monde. Le soleil tombe et très bientôt, il fera nuit. Le port est désert, un vieux chalutier, semble attendre des travaux depuis longtemps, la grue orange est en piteux état ! Des oiseaux livides balayent le ciel, Un remorqueur franchit les premières bouées. Encore lointain, on entend à peine le bourdonnement de son moteur.

mon téléphone sonne:

-Félix, qu’est-ce que tu fous ? Ils te cherchent partout !

J’éteins mon portable et me dirige vers ce gros bâtiment. Ah, bien, c’est une usine désaffectée, pas mal pour une première nuit. Je remarque une vielle paillasse un peu sale, ma foi, ça ira bien pour ce soir. Je m’affale sur le matelas et m’endors, épuisé par cette course poursuite.

Vers 6h du matin, un homme me secoue :

-Faut pas te gêner, mon gars, qu’est-ce que tu fous dans ma chambre à coucher ?

Je m’étire, merde, je n’ai pas assez dormi, j’ai un mal de crâne infernal et la bouche sèche, qui c’est, ce vieux ?

-Je te fais un café, mon prince ? C’est quoi, ton nom ? Moi, c’est Géo, enfin c’est comme ça que les pêcheurs m’appellent, rapport à Géo-trouvetou ; je leur rends des petits services et je suis futé pour dénicher des trucs !

Il prépare un café sur son petit réchaud, sans mentir, c’est le meilleur café de ma vie !

-Tu veux un petit gâteau, il me reste deux choco BN ?

Je suis touché de ce partage et j’accepte avec plaisir. Tout en buvant mon café, nous commençons à deviser et je suis scotché par son érudition ; il me dit en secouant sa main au-dessus de la tête :

-ouais, mon gars dans le temps, j’ai été prof de philo.

Il rit dans sa barbe qu’il a épaisse, et me dit :

- Prends le temps de te réveiller tranquille, après, je te fais visiter mon château.

A ce moment-là, j’entends comme une radio émetteur avec un son haché, je ne comprends rien :

-Tiens, c’est le « rebelle » qui se signale, c’est mon équipe préférée, bon, bien sûr, des fois, les matelots changent , mais le noyau dur est soudé, j’ai jamais vu ça , ils prennent soin les uns des autres, je suis content que ce soit eux qui te découvrent les premiers. Tu sais, on est comme une famille et ils savent que je vais leur bichonner un repas du soir dont tu me diras des nouvelles !

J’ai repris mes esprits et Géo me fait visiter sa « maison », d’environ 1000 mètres carré.

La bonne découverte, c’est qu’il a fabriqué une douche avec serviettes, savonnettes et savon à barbe ; à mon avis, ça fait un moment que le savon à barbe ne lui a pas servi !

-Je te vois, mon gars, tu regardes ma barbe et tu te demandes à quoi elle peut bien me servir ; et ben, ça s’appelle la solidarité.

Et il rit, découvrant sa bouche édentée. Il me plaît bien, ce vieux, j’ai de la chance. Enfin, non, j’ai d’abord pensé qu’il y aurait bien quelques cargos pour me faire traverser la mer, les containers m’ont induit en erreur, quelle guigne, en fait, je suis dans un port de pêche, les dits-containers sont vieux et rouillés des cargos marchands s’en débarrassent ici, enfin ça, c’est dixit Géo !

-Va te doucher au vestiaire de l’usine, ça va finir de te réveiller car tu te doutes bien que l’eau chaude n’est pas en option.

Après cette douche bien glacée, j’ai retrouvé mon allant.Vers 18h, le chalutier « le rebelle » entre doucement dans le port et une joyeuse pagaille s’installe ; ça sent mauvais, ce poisson, mais Géo n’est pas de cet avis.

-Reste là, mon gars, j’y vais en avant première, je vais leur dire qu’on a un invité de marque !

Et il rit ; ses yeux bleu, sous la lumière du jour éclaire son visage. Je me dis qu’il a dû être un sacré bel homme dans sa jeunesse. Il a encore de l’énergie, je me demande quel âge il a, je pari pour la soixantaine largement dépassée.

Le skipper et ses matelots m’entourent et je sens de la méfiance ; je me présente :

- Félix, touriste en vadrouille !

-Ah, je vais enfin pouvoir arrêter de t’appeler mon gars ! T’es long à accoucher, dis-moi !

Les gars rient sur « le touriste en vadrouille », c’est bien la première fois qu’ils ont un touriste ici. Leurs regards de connivence est plutôt bon signe, me chuchote Géo en me faisant un clin d’oeil .

- Bon, qu’est-ce que vous voulez manger ce soir ? Une soupe de poisson ?

Tout le monde est d’accord pour la soupe.

-Viens, Félix, tu vas m’aider à la préparer pendant qu’ils vont se doucher. Il en ont bien besoin, ils puent comme c’est pas permis.

Et il sifflote un air d’antan en m’entraînant dans sa « cuisine ».

Quand nous passons à table, si je puis dire, un silence règne pendant que chacun déguste une bouillabaisse digne d’un grand chef étoilé.

Mon regard fait le tour de l’assistance et quelle n’est pas ma surprise de découvrir un petit bout de femme pas bien grosse, mais musclée qui me regarde avec circonspection.

On ne peut pas dire qu’elle est belle, mais elle a un « je ne sais quoi » qui m’attire. Après le repas vite expédié tout ce petit monde va se coucher dans le chalutier ; quelques uns s’agglutinent encore autour d’un feu de bois, dehors, fumant, buvant et riant. Ils se présentent à moi, la fille dit qu’elle s’appelle Catherine.

- mais appelle-moi Cath, ça suffira.

Elle a l’air d’avoir un sacré caractère , chacun la respecte et la protège, cela se voit à la façon dont un grand gars, mèches rousses s’agitant dans le vent, lui propose une cigarette.

Le lendemain, le bateau est déchargé et le skipper me hèle comme si je faisais déjà partie de l’équipage.

-Félix, tu vas nettoyer la cale avec Catherine, c’est encore ce qu’il y a de moins dur ; Cath, tu lui explique comment on s’y prend avec les seaux, le chlore et l’eau. Tu fais bien attention, inspection à suivre.

Tout ce petit monde s’agite en riant, parlant fort, mais chacun sait exactement ce qu’il a à faire. La radio hurle à fond pendant que certains commencent à décharger.

Nous descendons dans la cale et Catherine m’explique comment m’y prendre avec le chlore.

- Fais gaffe à tes yeux, ça brûle, la dernière fois le mec qui était avec moi a fait une fausse manœuvre et s’est retrouvé à l’hôpital avec les yeux cramés.

Elle a un franc-parler et je sens qu’il ne faut pas la braquer ; elle peut m’envoyer paître pour un mot déplacé ou une manœuvre mal faite. Je suis à la lettre ce qu’elle me dit de faire et je la sens plus détendue, elle esquisse même un sourire de temps en temps. Quand nous remontons de la cale, nous sommes épuisés.

Le chef vient faire la fameuse inspection et dit :

-Bon, c’est nickel, désormais, vous allez faire équipe tous les deux, vous avez l’air de bien travailler ensemble. Demain, ce sera le pont qu’il faudra briquer, et quand je dis briquer, on doit pouvoir manger par terre ; compris ?

-Oui chef, je voulais savoir combien de jours on reste à terre, moi, j’aime mieux être au large, j’ai l’impression d’être libre ?

-Je sais pas encore, ça va dépendre du temps qu’on mettra à vider les poissons.

Je suis surpris de me sentir aussi bien, moi qui n’ai jamais nettoyé une cale ni vidé un poisson.

Le soir je retrouve Géo qui m’a confectionné un lit de fortune ; décidément, il porte bien son nom. Couchés sur nos paillasses, dans notre « chambre », je l’écoute me parler de Marc Aurèle, de Platon, d’Aristote et c’est une merveille ; je m’endors pendant qu’il parle encore.

Les journées avec Catherine sont de plus en plus décontractées, elle rit à mes plaisanteries, je sens que je m’attache. Un soir, j’attends ma place à la douche et je suis surpris de voir la porte s’entrouvrir et Catherine m’attraper par le bras et refermer la porte. Nous n’avons jamais été aussi près l’un de l’autre. Nos corps se trouvent sans se chercher, elle est douce, musclée, ses petits seins sont fermes sous ma main ; je cherche ses lèvres et nous restons ainsi, collés et je peux le dire pour moi, amoureux.

Géo fait sa balade du soir à heure fixe, entre 22h et 23h ; je propose à Catherine de me retrouver dans ma chambre à 22h05. Ce soir, lorsqu’elle arrive, elle s’est maquillée un peu les yeux, je la trouve belle et désirable et nous faisons l’amour avec l’énergie de ceux qui ont souffert et dont, seul, le corps parle. A 22h55, elle s’éclipse pour retourner au chalutier et à 23h, Géo apparaît.

- Tu me la fais pas à moi, mon gars, je sais parfaitement que Catherine te retrouve tous le soirs après mon départ, veux-tu que je prolonge ma ballade jusqu’à minuit ?

Je ne sais pas quoi dire et je rougis dans la pénombre.

-Bon, ton silence est parlant, va pour minuit.

Il sifflote son air favori et je m’endors aux anges !

Un soir, après une rencontre amoureuse, en partant, Cath me glisse un mot griffonné à la hâte.

« j’ai longuement discuté avec le chef, il est d’accord pour que tu embarques avec nous. Le « rebelle » part à 5h du matin, si tu n’es pas sur le pont, je comprendrais. Je t’ai aimé, ça peut continuer pour moi, alors, peut-être à demain ? »

VERONIQUE MENEGHINI JUILLET 2020