19B - Bruno - Le je du nombril

Mon premier livre (qui peut être un livre d’images)

Un livre d’images, empli d’animaux de la ferme : vache, cochon, poule, lapin... Les livres avec des mammifères bipèdes sont venus plus tard, comme il se doit. Par la suite, après avoir appris de la vie et par d’autres livres ce que les Hommes faisaient aux animaux (et à leurs semblables), mes yeux d’adulte se sont à nouveau attardés sur mon premier livre d’images. C’était donc ça ! Avant même de savoir lire, on apprend aux enfants ce dont est capable un être humain...

Le livre qui a marqué mon enfance.

Les contes de toutes les Russies (Texte traduit et adapté par Stylite, d'après la version de H. C. Stevens. Illustrations de Alexander Lindberg), avec ses princes courageux, ses princesses à délivrer, Baba Yaga et sa cabane perchée sur une patte de poule, et la découverte d’un imaginaire venu d’ailleurs et jusque là totalement inconnu.

Le premier livre lu seul.e

Mon premier livre d’apprentissage de la lecture, bien sûr : « Méthode Boscher ou La journée des tout petits », dont j’ai pu lire seul les dernières pages après avoir appris à lire à l’aide des premières, et découvrir notamment « La petite poule Rousse », à la morale si rancunière...

Le livre qui m’a donné envie d’écrire

Ce n’est pas un livre. C’est l’amour.

Celui qui pourrait m’en décourager

Aucun ! Bons ou mauvais, les livres suscitent tous l’envie d’écrire, pour donner ce qu’on a de meilleur.

Mes mots préférés en français

Les mots de cinq lettres ont ma préférence. Parce que mes mains qui travaillent ont cinq doigts, comme mes pieds qui me portent et me font avancer. Parce que la terre, le feu, l’air et l’eau ont besoin d’un cinquième élément – la « quintessence » selon Empédocle – pour assurer leur cohésion. Parce que j’aime la stabilité, l’équilibre, la simplicité des mots de cinq lettres pour exprimer mes pensées, mes émotions, mes espoirs, mes chagrins. Maintenant, la vérité vraie : parce que nous étions cinq avant que la vie ne me prive de l’un de mes deux frères.

Mes héros et mes héroïnes dans la fiction

Du temps où je croyais aux héros : Griffin, Don Diego de La Vega, John Clayton III dit Lord Greystoke. Le premier parce qu’il était invisible et pouvait faire ce qu’il voulait sans être vu, le deuxième parce qu’il ridiculisait les malfaisants avec son masque, sa cape et son épée, le troisième parce que, dans la jungle, il se levait à l’heure qu’il voulait, ne se lavait pas tous les jours et n’était pas obligé d’aller chez le coiffeur.

Du temps où j’étais tenté par le côté sombre de la force obscure (comme on dirait plus tard dans une galaxie lointaine...) : le capitaine Nemo, personnage complexe s’il en est, à la fois terroriste vindicateur pétri de remords et âme romantique animée de bonnes intentions.

Du temps où je n’avais pas encore compris la différence entre la Justice et la vengeance : Edmond Dantès, grand névrosé qui n’avait pas peur de manger froid à tous les repas.

Depuis que je me lève le matin sans rechigner, me lave et vais régulièrement chez le coiffeur : je ne crois plus aux héros des fictions.

Si je devais écrire dans une autre langue, laquelle et pourquoi.

Celle parlée par les djeuns, ces êtres étranges vivant sur une autre planète que la mienne (à moins que cela ne soit le contraire...)

Ce que j’aime et que je recherche chez un ou une auteur.e

Qu’il ou elle m’emmène par la main dans son monde et me fasse regretter d’avoir lu un ouvrage que je ne pourrai plus jamais découvrir, sauf à tomber amnésique entre temps.

Ce que je redoute ou déteste dans un livre

Les invraisemblances, les fautes de français, la mauvaise foi, les préjugés.

Un livre que j’ai détesté

Mein Kampf.

Mon principal défaut en écriture

Vouloir bien écrire. Ça tue la spontanéité. Je préfère lire les mots jetés entre deux points et qui sonnent le lecteur comme un uppercut à une phrase qui perd son âme à chercher à se faire belle. Mais j’avoue avoir encore des scrupules à jeter la syntaxe aux orties.

Ce que j’aime quand je me relis

Moi. Après m’être détesté jusqu’à l’os à l’écriture, j’admire la chair de mes écrits. Lisez, ceci est mon corps.

Si je devais donner un titre à l’histoire de ma vie (ou plusieurs)

« Essaie encore » ou « Et à la fin, on recommence ».

Mes poètes préférés

Ceux que je comprends, de Victor Hugo à Jacques Prévert, en passant par Jules Supervielle, mais en évitant Apollinaire ou encore Eluard.

Le vers dont je me souviens

Pas un mais deux.

« La fille de Minos et de Pasiphaé », le plus beau qui ait jamais été écrit puisque Phèdre est à la fois fille du roi de l'enfer et fille de la fille du Soleil, donc une chimère faite d’obscurité et de lumière, portant en elle et la mort et la vie, et tout ça nous est dit en seulement douze pieds.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne », le plus bel exemple poétique de procrastination.

A quelle heure j’aime écrire et dans quelle ambiance

Dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, mais aussi le soir, très tard,

Quand le monde ici-bas se ferme à la lumière

Et que, privée de jour, ma pensée vagabonde

En ce monde intérieur dont elle est coutumière

Gagne sa liberté et son humeur féconde.

Mes outils d’écriture, mon bureau

Ils me frustrent. J’ai délaissé le stylo glissant sur le papier, dont la sensualité me trouble et perturbe ma concentration, au profit du clavier d’ordinateur, qui ne laisse rien subsister de mes repentirs mais reste froid et distant.

Mes stimulations pour écrire

La musique est un adjuvant indispensable. Beethoven donne du sens à mes intentions, Rachmaninoff aiguise mes sentiments, Rota me pousse à la fantaisie, Mozart raccourcit mes phrases, Bach aide à ma fluidité, Glass me maintient sous tension.

Quel est mon but et mon ou mes destinataires dans l’écriture

Je l’ignore. Je laisse à mes lecteurs le soin de le découvrir.

Quelle est la place de l’écriture dans ma vie

Venue des profondeurs, telle une eau timide et hésitante, elle a pris de l’ampleur, s’est insinuée peu à peu dans tous les interstices libres de mon emploi du temps et le dispute maintenant à d’autres activités pour s’imposer à chaque fois en vainqueur. M’y noierai-je ?

Ce dont je suis le plus fier-e dans ma vie

J’ai trop de respect pour ceux qui souffrent dans leur chair, leur famille et leur existence pour ressentir de la fierté, cet alliage de dignité et d’amour-propre, en contemplant ma propre vie.

Si je devais inventer un mot, lequel

J’y penserai lorsque je ne trouverai pas celui qui convient dans les rayons du supermarché de la langue française. J’irai sans doute au rayon « produits venus d’ailleurs », car il n’est pas besoin d’inventer ce qui existe déjà.

Si j’étais un écrivain engagé, la cause qui m’inspirerait

L’affaire Dreyfus ; je veux être Zola ou rien.

Ce que je veux encore apprendre, découvrir

Le grand mystère de la création littéraire, de ce qui touche, émeut, charme, séduit, rien qu’en plaçant des mots les uns derrière les autres.