19A - Lucie B. Fin d'été

Ah!, tous ces concombres qui encombrent ma cuisine, ces tomates qui n’en finissent plus de grossir, ces betteraves encore petites, ces trop grosses courgettes dont on ne sait plus quoi faire, cet immense plant de basilic monté en fleur, ces bettes à carde presque devenues amères, ces haricots jaunes et verts plein mon panier, et maintenant les carottes qui viennent à maturité.

Quelle pénible période de l’année pour moi qui n’a vraiment pas l’âme ménagère, mais qui doit tout de même préparer toute cette verdure pour le reste de l’année. Vivement que l’été finisse et que tous ces légumes soient en bocal.

Et pourtant, j’aime jardiner. J’aime préparer la terre, voir pousser les plants et les entretenir. Même la cueillette m’est agréable. Mais, quand vient le temps de mettre la cuisinière en marche et de stériliser les pots, je souffre. Je voudrais tant continuer à lire et à écrire au frais au salon plutôt que d’enfiler mon tablier, de suer et de me sentir cuire. J’ai l’impression que mon corps se défait, se liquéfie en partie. Comme mes légumes.

Et si on me retrouvait dans un bocal ? Qu’on me savourait avec du poireau ou du chou frisé ? J’imagine les assaisonnements appropriés pour relever le goût : sarriette et sauge. Hé!, réveille-toi Juliette; le liquide déborde du chaudron !

Le comble dans tout ça, c’est que les gens apprécient mes conserves. J’en offre à mes voisins, ma famille, mes amis. Plusieurs me demandent mes recettes. C’est grand-mère qui m’a appris à mettre les légumes en conserve. Elle, elle aimait vraiment le faire. Ça la détendait du travail aux champs, disait-elle.

Contrairement à moi, elle n’allait pas dans les champs la nuit pour voir le ciel immense. Durant les Perséides, avant d’aller dormir, j’aime m’étendre dans l’herbe pour observer les étoiles filantes. Les chèvres, curieuses, viennent alors brouter ma couverture, ainsi que ma jupe si je ne prends garde.

Gontran, mon mari, se laisse parfois tenter à venir voir la voûte céleste quand il n’est pas trop fatigué. Il a toujours d’intéressantes histoires à raconter. Bien que je le connaisse depuis près de quarante ans, il en a toujours de nouvelles. Il invente sûrement ces histoires pour me faire plaisir.

Du meilleur et du pire de l’été, ce ne seront que ces soirées de pur bonheur dont je me souviendrai. Du dur labeur de préparation des légumes en conserve, je ne veux plus penser du reste de l’année.

Lucie B.