19B - Jean-Pierre G. Le livre interdit

Dans nos années « collège » il fallait chaque lundi matin prendre le bus pour rejoindre nos internats à la ville proche.

Les week-ends se résumaient au dimanche puisque nous sortions de cours le samedi vers 17 heures.

Marie Jeanne, l’unique fille du notaire, était souvent la première arrivée à l’abribus, vague préau qui ne nous protégeait guère des intempéries hivernales.

De création récente, les livres de poche furent une aubaine pour nous autres, jeunes collégiens au budget modeste : faciles à transporter, lisibles durant la récré et accessibles ; j’en faisais une consommation suffisante pour inquiéter ma mère, lectrice certes, mais de Dorgelès, Cesbron plutôt que Rimbaud, Sartre ou Vian, auteurs maudits.

La cachette la plus sûre pour les « pas de ça ici, non mais où tu te crois ?... » était la seconde rangée discrète à l’arrière des « recommandés » par le prof de lettres dont, prudent, j’avais punaisé la liste bien en vue dans la bibliothèque.

A cette époque, il n’était pas rare que le curé fustigeât tel auteur du haut de sa chaire, ancien prof de philo au grand séminaire, il tenait là un rôle prescripteur évident dont nul fidèle ne s’offusquait, or, dans cette enceinte on ne pouvait, comme en classe, demander des précisions et ..... cela me chagrinait.

Il fallut attendre encore quelques années pour poser les questions sans lever le doigt, un pavé à la main ....

Je piochais donc dans « ma bibli interdite » et lisais à satiété jusqu’à plus d’heure.

- Éteins ! tu vas te faire mal aux yeux !

J’obtempérais pour, vingt minutes plus tard, rallumer et poursuivre, sans plus craindre l’ire parentale.

Marie Jeanne, mon amie et confidente lisait plus encore, ayant accès à la bibliothèque familiale richement dotée : grands classiques reliés cuir à tranche dorée, c’est là que je découvris les premiers « La Pléiade ».

Il m’arrivait aussi d’être invité au salon bleu.

Calé de guingois dans le canapé anglais, contemplant les rayonnages garnis, je découvrais le plaisir du thé que nous apportait la bonne, thé accompagné de tranches de cake aux fruits colorés.

Parfois son père passait la tête à la porte, demandant des nouvelles du mien : prisonniers de guerre, ils avaient passé trois années en Allemagne et, j’en fus conscient trop tard, leur relation était quasi fraternelle.

Dans cet univers, Marie Jeanne entrant dans l’adolescence avait quelque peine à respirer. Jamais verbalisé clairement, ce sentiment, nous le percevions, l’invitant à nos premières surboums et anniversaires au son d’un précieux Teppaz *.

Nous avions entr’autres rituels l’habitude de nous raccompagner mutuellement, engagés dans des discussions sur tels film, disque ou livre récents, repoussant l’heure de retrouver la table familiale .

- ??... T’as vu l’heure ? notait mon père, tandis que je m’asseyais devant un bol de soupe froide.

- Mais..... j’étais chez Marie Jeanne et d’ailleurs, son père m’a prié de te saluer ! ...

Cette phrase coupait court à tout débat, j’en jouais à l’envi !

Ce samedi soir d'automne, son père l’attendait à l’arrêt de bus, enfin m’attendait car elle n’avait que la route à traverser.

- Bonsoir Monsieur !

- Bonsoir la jeunesse ; il embrasse sa fille et me retient par la manche.

– Toi je voudrais te parler...veux-tu bien m’accompagner ... !

Et il entre par l’étude, la porte jouxtant l’entrée du jardin, ne me lâchant pas.

Jamais cet homme affable ne m’avait fait la moindre remarque, toujours répondant à mes salutations par un mot aimable « Comment vont tes parents ? As-tu un match de foot demain ? ou encore, ce trimestre s’est-il bien passé ? »

Ma respiration s’accélère, il s’assied à son grand bureau, me laissant debout, inquiet, les bras ballants, ouvre un tiroir et jette un livre vers moi d’un geste rageur :

- Pas de ça dans le cartable d’une jeune fille, en tout cas pas la mienne ! me dit-il sèchement.

J’avais acquis récemment « Le Journal d’une Femme de Chambre » d’Octave Mirbeau et noté mes initiales sur la page de garde mais ne l’avais pas lu avant de le lui prêter.

- Tu le ranges définitivement et je n’en n’informerai pas tes parents ; j’imagine dans quel état serait ta maman si je l'en informais... !

Honteux et confus tel le renard de la fable, je saisis le dit bouquin et sortis sans un mot. Peu après Marie Jeanne perdait son père. Jamais nous n’avons évoqué cet épisode.

Jean Pierre Glorieux

*Teppaz : du nom de son inventeur, tourne-disques portable qui fit la joie des ados au temps des Yé-yé. « ...Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans...! »