19B - Jean-Pierre G. Le sourire d'Odette

Ce matin là, peu avant Noël, je trouvai Odette devant sa tasse vide, l’air préoccupé et le regard de ses grands yeux bleus assez sombre.

- Un souci Odette ?...Une mauvaise nuit ?...

- Non pas vraiment mais je dois vous parler franchement.

Je pose mon blouson, me sers une tasse et m’installe face à elle qui me tend la boîte de madeleines.

- Alors, dites moi donc ce qui ne va pas : les enfants vous ont fait des misères ?

- Pas du tout, ils sont gentils …Non c’est à propos de la réunion d’hier matin, ça ne passe pas et j’ai mal dormi.

Cette réunion à la demande du directeur avait un caractère particulier : deux gros colis de jouets et peluches venaient d’arriver à l’institution offerts par un célèbre producteur de TV en remerciements pour bons soins prodigués à Eric son petit fils.

Ce garçon de 9 ans charmant et poli venait de réintégrer sa famille parisienne après une année passée en internat parmi d’une douzaine de « sauvageons endurcis.»

Nous avions vite perçu les difficultés de ce gamin à s’affirmer dans ce contexte, loin de son quotidien entre baby-sitter et chauffeur de limousine ;or ce cadeau, marque d’une gratitude certaine, était à nos yeux autant démesuré que mal venu.

Pressentant nos réticences, le directeur avait convoqué tôt à la cafeteria l’équipe large soit l’ensemble des intervenants, une dizaine de personnes.

La question étant : faut-il ou non accepter « ces jouets tombés du ciel » et par le fait entériner de telles pratiques contraires à notre projet pédagogique ?

Dans un large tour de table, chacun avait pu s’exprimer et présenter ses arguments y compris Odette qui, rapidement, perçut que ses options ne seraient pas retenues.

Orpheline, durant la guerre elle avait été placée en famille d’accueil et son enfance ne lui laissait pas de bons souvenirs ; des sanglots dans la voix elle me gratifia d’intimes confidences :

- Vous savez, je n’ai quasi pas eu de vrais Noëls, juste une orange et un cache-nez en laine récupérée, ni sapin ni jouets de valeur : c’était la guerre, alors voir ces cartons partir à Emmaüs sans avoir été déballés, j’avoue que ça ne passe pas. Tous autant que vous êtes, vous avez eu des réactions d’enfants gâtés voilà le fond ma pensée. Et puis le patron que va-t’il trouver pour répondre à ce gentil donateur ? Lui dire qu’on ne veut pas de ses Barbies et panoplies de cow boy ou inventer un gros mensonge ? Non je ne comprends pas !...

Je croise les regards interrogateurs de mes collègues qui prennent place à table pour le point hebdomadaire et tente de rapporter nos échanges ; hier nous avons choisi l’option « pas de distribution et renvoi à Emmaüs »

Odette reprend ses tâches dans les chambres et deux collègues sont délégués pour informer le directeur de cette conversation afin qu’il entende en privé les griefs d’Odette, personnalité sensible appréciée des enfants et de toute l’institution.

Exhumé de mes souvenirs professionnels, ce bref retour sur un moment parmi d’autres, illustre tant sur la forme que le fond ces années passées avec de jeunes enfants et adolescents dans une institution spécialisée.

Après avoir plaqué Sciences Po et ses potentiels énarques, après avoir, sac au dos, sillonné l’Europe des sixties, je postulai à un emploi dans le secteur socioculturel.

Dans les périphéries urbaines poussaient les HLM. Corrélativement naissaient des besoins en maisons de quartier et centres sociaux ainsi, de nouveaux métiers émergeaient.

Venir en aide aux jeunes ruraux déplacés, trouver un stage professionnel à une apprentie coiffeuse, accompagner un jeune pour l’achat d’une Mobylette ou faire intervenir un médecin lors d’une soirée d’information sur la contraception, le champ était vaste.

Tôt levé pour assurer les réveils et départs au travail, tard couché après les veillées ping-pong ou ciné club quitte à parfois sacrifier la vie personnelle, tel était le quotidien.

Bref après quatre années à ce rythme et jeune père, je m’orientai vers les enfants en difficulté.

Ce secteur était en demande de personnel qualifié, je postulai auprès d’une association qui me proposa un poste adapté via un complément de formation en psychosociologie et pédagogie sur trois années.

Des conditions de travail correctes dans un contexte chamboulé par Mai 68, une équipe pluridisciplinaire solide et des supervisions régulières rendaient l’activité passionnante pour peu que l’on soit déterminé ; culbutant certains dogmes la pédagogie institutionnelle gagnait du terrain dans les milieux conservateurs, se référant au courant antipsychiatrique et aux recherches en sciences sociales de Foucault et Guattari, nous ne comptions pas nos heures.

Trente trois années passées au contact d’enfants et de familles en grande difficulté me permirent de renforcer certains traits de caractère, de découvrir la patience et l’empathie.

Il fallut apprendre à cuisiner, jardiner, élaborer des projets et s’y tenir, gérer un budget, rédiger des rapports d’évolution clairs et concis, à superviser des stagiaires fougueux et imprudents, à écouter et , parfois, à ne rien dire.

Quand survenaient des phases de découragement, le directeur ne manquait pas de nous rappeler « qu’ici il faut savoir « laver du charbon » et ne pas perdre de vue cet ultime objectif : aider l’enfant à grandir harmonieusement sur le trépied Autorité, Sécurité, Affection afin de le rendre plus autonome. Si l’un des pieds faillit, plus rien ne tient debout, convenez en chers collègues ! »

Bien des années ont passé, je continue de rendre visite à Odette aujourd’hui veuve.

A 86 ans, elle défend toujours avec conviction « son équipe de jeunes chevelus » qui en ce temps secouaient le cocotier.

- Parfois, j’avais peur pour vous quand les situations explosaient et, longtemps j’ai su où tel gamin planquait ses cigarettes là haut sur la vieille armoire, je les voyais en faisant la poussière et ne vous ai rien dit ; j’ai plein de petits secrets en mémoire ,un jour je vous raconterai !... » et d’ajouter avec un sourire complice « parfois le directeur passait un moment quand les enfants étaient en atelier où en classe ,on discutait de tout et de rien,il savait tout ce qui se passait dans la maison. Je l’aimais bien. »

Jean Pierre G. 19 B Le Grand JE

Ce dont je suis le plus fier …….