19B - Valérie W - Louis chez Ikea

- Vous ? Ici ?

Bien sûr, nous sommes entourés de miroirs au premier étage d’un fournisseur de meubles suédois bien connu mais quand même, rencontrer le fantôme de Louis XIV, assis mollement, que dis-je ? Vautré sur un Voltaire de velours rouge souligné de dorures en toc ? Contemplant son reflet démultiplié, il a l’air de s’ennuyer ferme.

Je me laisse tomber dans un fauteuil club. Le grand Louis XIV himself? Ici, en plein XXIème ?

- Vous m’avez l’air de manquer de distractions … Hum ?

Sa royale splendeur pousse un soupir si profond qu’il émeut. Je cherche autour de moi. Un journal ? Un jeu de société ? Un musicien ? Rien ni personne à l’horizon du département salle de bains et cabinet de toilettes. Je fouille dans mon sac à main d’une profondeur abyssale et extirpe la dernière trouvaille de mon club d’écrivains du lundi.

- Ça vous dirait un petit questionnaire de Proust ?

- Proust ?

Une pâle lueur d’intérêt s’allume dans l’œil brun de l’homme, portant beau, encore dans sa quarantaine. Le mollet bien tourné dans ses bas de soie gorge de pigeon, ses chaussures argentées enfoncées dans le tapis imitation d’Aubusson.

- Un auteur du XIXe, belle plume ! Un peu ennuyeux, cependant…

- Racontez-moi…

Je m’installe mieux et lui présente l’exercice. Je lis la première question pour son édification :

- Quel a été votre premier livre ?

Pendant que Louis réfléchit pour son compte, je plonge dans mon histoire personnelle. La lettre K du mot Kiravi flotte un instant dans mes limbes, je murmure :

- Avec ses lettres en gothique, l’étiquette de la bouteille de vin sur la table familiale en 1966.

- Un nectar ?

- Oh, non. Une piquette. Acide, un cauchemar pour l’estomac.

Louis se frotte le ventre, perdu dans ses souvenirs. Sans doute, les Diafoirus avaient abusé de vinaigre avec l’héritier du trône dans ses jeunes années. J'ajoute :

- Après ça, il y a eu la méthode Boscher. Papa lit le journal, maman cuisine.

- Ah ? Papa, je ne l’ai pas connu. Il est mort, j’avais 5 ans. Quant à maman…

Sur le point de retomber dans les affres de l’ennui et de la tristesse et comme nous sommes tranquilles, j’ose lui proposer de me lire les questions auxquelles je m’efforcerai d’apporter des réponses honnêtes.

Il prend le papier, cherche un moment sans rien trouver dans les poches de son habit de cour. Sans façon, je lui propose mes lunettes.

- Très intéressantes, ces bésicles. Bon. Les livres qui ont marqué votre enfance ?

- Très facile : « Le comte de Monte-Cristo » et « Le voyage de Gulliver ».

Ça ne lui dit rien. Doute-t-il soudain de l’intérêt à poursuivre en énonçant :

- Le premier livre lu…seule ?

A mon tour de me perdre dans mes souvenirs.

- Je ne me rappelle plus. C’est trop loin. J’étais petite. 4 ans. Peut-être…

- Moi aussi, j’étais petit quand mon précepteur me tapait sur les doigts…

- Peut-être, la petite poule rousse

- Il me semble aussi …

Ah non, Louis, tu ne peux pas prétendre connaître… Et pourtant.

- Le livre qui vous a donné envie d’écrire ?

- « Le petit prince » de Saint-Exupéry.

- Quelqu’un que je connais ?

- Non, ni l’un ni l’autre. Mais je pense que ça vous aurait plu. La suite, sans vous commander votre Grâce ?

Un peu gêné par ma familiarité excessive, le monarque croit me piéger.

- Le livre qui pourrait vous décourager d’écrire ?

- Ça c’est aussi facile « Les bienveillantes » de Jonathan Litell. Bien documenté et bien écrit. Impossible de dépasser les premières pages.

- De quoi s’agit-il ?

- L’évocation d’une guerre du XXe, sauvage, cruelle.

- Comme toutes les guerres, non ?

- Vous avez raison. Quelle est la prochaine question ?

- Vos mots préférés en français ?

- Eau, infini, noir, toujours, jamais, tout, neige, regard. Et les vôtres ?

A présent, il considère le bout de ses chaussures en les faisant pivoter sur leurs talons :

- Argent, or, reflet, tournure, élégance.

A quoi d’autre pouvais-je m’attendre ? Il reprend :

- Vos héros et héroïnes dans la fiction ?

- Elizabeth Bennett, Isabel Archer, Ulysse, Lemuel Gulliver

Le roi soleil attend que je le cite. Déçu, il continue et accélère :

- Si vous deviez écrire dans une autre langue, laquelle et pourquoi ?

Comme je réfléchis, il tortille les boucles de sa perruque.

- En anglais, parce que c’est assez simple. En chinois, japonais ou coréen, parce que c’est beau.

Il lève un sourcil et marmonne :

- Coréen ? Anglais ? Mais les diplomates de la cour d’Angleterre écrivent en français. Alors, vous me ferez la grâce de …

Je fais mine de lui arracher la feuille de questions. Qu'il retient.

- Non, non. Je vais poursuivre. Ce que vous aimez et recherchez chez un ou une ? …. Une ? Vous êtes sûre ? … Bon, un ou une auteur.e ? Sous forme de correspondances ? Non ? Ah bon. Elles écrivent des romans maintenant ?

- Oui. Je ne sais si je préfère les romans écrits par des femmes à ceux inventés par les hommes mais toujours est-il que ce qui m’intéresse c’est d’abord ce qui est raconté, l’intention de l’histoire. Ensuite, les personnages, les transformations. Enfin, le style, l’univers…

- L’univers ? Vous voulez ajouter quelque chose.

- Non, pas tout de suite.

Pour lui donner l’occasion de souffler, je suggère de faire une pause. Avec cette chaleur, je vais lui chercher à boire. Un verre en cristal dans le département cuisine, rempli au passage, d’eau de robinet. A mon retour, il n’a pas bougé et accueille le breuvage... avec gratitude ? J'en doute ! Je m’assois, tandis qu’il fait tourner le liquide d’un geste du poignet. L’habitude, sans doute.

- Ce que je redoute ou déteste dans un livre ? La simplification à outrance, la caricature par paresse, les descriptions stériles.

Louis semble satisfait. Il lit maintenant avec intérêt la suite du questionaire.

- Un livre que vous avez détesté ?

Alors, ça ! Aucune idée. Je lui fais signe de passer à la question suivante.

- Votre principal défaut en écriture ?

- Les ellipses, les transitions inexistantes, le caractère sombre des évènements et des personnages.

Pour lui expliquer ce point, j’évoque le nouveau roman, la guerre des classiques et des modernes, la pose, l’ego surdimensionné de ces dames et messieurs. Il profite d’une pause dans mon exposé pour passer à la suite… Je joue le jeu.

- Ce que j’aime quand je me relis ? Mon imagination. Tenez, je ne sais pas si vous êtes vraiment là, avec moi, ce samedi de 15 août 2020 mais j’aime à croire que vous m’écoutez un petit peu.

Louis sourit. Il semble très surpris quant à ma réponse à : si je devais donner un titre à l’histoire de ma vie, je prononce : « K bis ». Quel est ce monstre que je cherche à fuir ? Va-t-il se noyer dans mes explications ?

Le monarque reprend pied avec la question des poètes préférés. Je vois bien que je le déçois quand je réponds :

- Je ne connais pas bien le genre de la poésie... Dominique B, John Wander, Echboum, Baudelaire…

Et pour les vers dont je me souviens :

- « Souvent pour s’amuser, les hommes d’équipage… », « homme libre, toujours tu chériras la mer… »

- Et à quelle heure aimez-vous écrire et dans quelle ambiance ?

- Le matin très tôt, le soir très tard, les volets fermés, assise dans un fauteuil profond…

Ça le laisse rêveur.

- Et vos outils d’écriture ? La plume...

- Non, pas la plume, l’ordi plutôt, posé sur les genoux.

- L’ordi ?

- Une sorte de plume moderne, une encyclopédie à la d’Alembert…

Que peut-il faire d’une telle information ? Un peu goguenard, Louis reprend.

- Et vos stimulations pour écrire ?

- « Foule sentimentale » de Souchon, « Madame rêve » de Bashung, les Pentatonix, « la Musica notturna delle strade di Madrid », de Boccherini, Marin Marin et sa viole de gambe, le Stabat Mater de Pergolese, la suite pour violoncelle no 1 en sol majeur de Bach

- Le Bach ? Johannes Sebastian ?

- Johan, oui, oui, vous connaissez ?

Il fait la grimace. Trop de notes, trop de mathématiques dans la structure. Il doit penser à Lulli. Je constate qu’il ignore Marin Marais alors qu’il devrait avoir connu le nom et la réputation de ce compositeur.

- Quel est votre but dans l’écriture ?

- L’envol.

Le roi reconnaît ce rêve universel qu’il a dû caresser quand il dansait pour ses courtisans. Je commence à trouver le temps long d’autant que je ne sais pas répondre à la question de la place de l’écriture dans ma vie d’aujourd’hui. Pour choisir un lampadaire pour le salon, écrire ne sert à rien. Ou bien ?

- De quoi êtes-vous la plus fière dans votre vie ?

- Ma capacité à la résilience. On pourrait ajouter : souplesse et adaptation. L’intelligence…

- Eh bien, on ne peut pas dire que la modestie vous étouffe. Et si vous deviez inventer un mot, lequel serait-ce ?

- Aircrire ou eaucrire.

Ouf ! Louis le quatorzième ne me demande pas de développer. Etrangement, la question suivante ne le surprend pas.

- Si j’étais un écrivain ou simplement une femme engagée ? je choisirais de préserver l’eau. Celle des étangs, des lacs, des rivières, des fleuves, de la mer, des océans. Tout ce qui coule…

- Comme les girandoles des fontaines à Versailles ?

Quand quelqu’un me tire par la manche, je résiste et entend comme dans un rêve la dernière question :

- Que voulez-vous encore apprendre ? Découvrir ?

Je regarde mes lunettes posées sur le siège vide en face de moi. Alice, ma petite-fille me gronde. Sa mère me cherche partout. Elle a parcouru le tracé interminable sur les trois étages du magasin, demandé qu’on lance un appel par haut-parleur et s’inquiète maintenant. Pourtant, je ne crois pas que je perde déjà la tête. Je suis encore jeune à 83 ans. La preuve en est, mon envie de comprendre le sens du temps. Et ce qui me ferait vraiment plaisir, ce serait de partir à la découverte d’une autre planète. Tandis que je suis docilement Alice vers la sortie, je regarde vers le ciel, l’infini et au-delà. L’univers n’a pas de frontières connues.