21C - Diana W. Là-bas

Là bas

A chacun de mes essais, de mes élans, de mes efforts à me propulser vers la région de mon imaginaire contenant cette partie de moi même inconnue et pourtant si proche, je me suis rendue à l’évidence, aucune préméditation, aucune planification, aucun système ni préparation au voyage ne faciliterait ni ne rendrait le départ plus fluide, aisé, coulant et aucune main virtuelle ou réelle ne tiendrait la mienne. Je devrais un jour, savoir que ce jour là serait le bon et les questions me tourmentant depuis tant de temps trouveraient enfin leur réponse, les rêves, les histoires racontées à mi voix, les idées pré conçues et les élucubrations prendraient fin et laisseraient la place à la vérité.

Tout d’abord la traversée du rideau de brume se déchirant en douceur pour laisser passer dans un bruissement liquide la barge sur laquelle je me tiens.

Je ne dirige pas cette embarcation, je me tiens debout essayant de remplir mes pupilles de tout ce qui peut être aperçu, attendant de voir je ne sais trop quoi en fait mais je prends, je prends tout, information, couleurs de grisaille à promesse de tons plus vifs, lueurs, brillances, lumières, lumières…

A la barre une forme indéchiffrable apaisante, floue émanant une sûreté de mouvement rassurante qui me mène vers l’inconnu, vers … l’Ailleurs.

L’ailleurs, l’autre côté d’ici, l’autre face de la lune, l’ombre de ma lumière, le mat des fulgurances aveuglantes de mon monde, la douceur de ma violence, les larmes de mes rires, mon autre moi, tout ce que je ne suis pas.

Tout ce que je ne suis déjà plus.

Mes pensées me portent vers ce récit mexicain du village de la demi-lune, l’autre côté du soleil asséchant et brûlant anéantissant la vie colorée de ses habitants, la moitié sombre et mystérieusement rafraîchissante de leurs existences où la cohabitation entre les êtres de l’ombre et de la lumière est harmonieuse, naturelle est permanente … el pueblo de la medialuna … Pedro Paramo, es-tu là, m’attends-tu ? Me serviras-tu de guide dans cette ombre aux mystères accueillants et amicaux ?

Aurai-je besoin d’un guide, la barge se coule un passage sur l’eau huileuse traçant un sillon éphémère sur le miroir aquatique de son cours aux silences faits de sons étouffés.

Des sourires familiers, des regards me caressent tels les ailes d’un oiseau rapace de nuit silencieux et puissant. Je vous reconnais regards, je vous reconnais sourires malgré le temps difficilement mesurable de notre séparation, vous m’attendiez vous aussi sans avoir à calculer le moment propice à nos retrouvailles. Tout comme moi, du côté soleil de ce village monde, vous saviez que l’heure viendrait et que le Passeur me mènerait à vous, longeant les rives du fleuve Léthé dans cette douce pénombre si familière … Pourquoi familière ? Pourquoi douce ? Où donc sont passées les questions demandant réponses, les peurs ? Pourquoi plus rien ne semble plus avoir de l’importance, de l’imminence ?

Je m’assieds dans l’embarcation, je m’y installe pour savourer ce moment où mes torturants besoins d’explication disparaissent et commence à distinguer un but à cette traversée.

L’Heure a sonné et le rideau de brume s’est entrouvert pour faciliter mon passage vers ce lieu mythique fait de mystères, d’incertitudes de spéculations infinies , de peurs et d’appréhensions, ce lieu où nos rêves deviennent notre réalité et où notre temps ne nous est plus compté.

Sur l’eau argentée les images de mes souvenirs prennent formes et couleurs, les visages amis ou ennemis défilent, le voyage de l’éternel retour m’emporte.

L’Ailleurs referme ses bras silencieusement sur moi et m’entraîne dans un sommeil sans fin.

Diana W.