21 - Nathalie F- Pierre

Tout l'été vers dix-sept heures, Louis-Pierre était venu s'attabler à la terrasse du Charly. Invariablement, il avait commandé un verre de Chardonnay embué de fraîcheur, il l'avait bu lentement sous le store-banne. Installé à l'écart, silencieux il avait observé les passants ; silencieux, il avait souri en leur inventant une existence probablement suggérée par un détail de leur tenue. Il répondait aux saluts des uns et des autres avec amitié, la bienveillance au bleu des yeux. Ses vêtements, ses bras brunis par le soleil étaient couverts d'une poussière fine et blanche, elle s'accrochait à ses cheveux, aux poils de sa barbe, blanchissait cils et sourcils, incrustait les sillons de sa peau. Louis-Pierre était tailleur de pierre, il se trouvait bien nommé, le choix de ses parents l'amusait chaque fois qu'il devait décliner son nom et sa profession. Le minéral, la patience, les burins et les gouges habitaient ses rêves depuis que les gargouilles, les chapiteaux lui avaient raconté l'enfer et le paradis lors d'une visite à Saint Benoît sur Loire. Louis Pierre ne croyait à rien, seulement à son art. La sculpture était l'expression de sa force, de sa détermination calme, la pierre lissée de sa discrétion, de sa présence-absence, de ses silences. Louis-Pierre quittait le Charly longtemps après que le soleil ait tiré sa révérence, le pas mal assuré, le sourire doucement moqueur. Peut-être que Louis-Pierre n'aimait pas rentrer chez lui, peut-être que Louis-Pierre préférait l'ambiance chaude et pourtant impersonnelle du Charly. Un jour Louis-Pierre n'est pas venu, puis un autre jour, ainsi que les suivants. Tous se demandaient où il était, personne n'en savait rien. L'automne arriva, puis l'hiver, Louis-Pierre restait invisible. Son sourire silencieux manquait, de sa présence il ne restait que l'absence et le souvenir d'une douceur irradiée. Au Charly les événements festifs se succédaient, les soirées jeux, les chansons folles accompagnées de guitares et d'accordéons, les cafés philo et les séances de tricots et là-bas dans le coin près des livres, le silence ponctuait toujours l'absence. Le printemps arriva, les tables du Charly occupèrent à nouveau le trottoir. Les robes légères reprirent leurs vire-voltes, les jardinières refleurirent, le chardonnay blond de nouveau dans les verres embués. C'est alors que la nouvelle tomba, comme Louis-Pierre de son échafaudage. On apprit la chute, et sous le choc on laissa s'envoler le souvenir, on retint seulement l'image d'un sourire angélique.

Nathalie F.