21A - Corinne LN - Africa

AFRICA

Durant ma première tranche de vie, celle de mes insouciances adolescentes, mon jeu préféré consistait à imaginer la vie des gens que je côtoyais dans le métropolitain. Lors de mes longs trajets, j’avais le temps d’écrire mentalement plusieurs brèves. Je trouvais délicieux de laisser voguer mon imagination, bercée par les vibrations et les gémissements lancinants de la rame. Je posais mon regard sur des visages souvent inexpressifs, encore dans les brumes du sommeil, une jeune femme timide le nez plongé dans son livre, des messieurs trop sérieux en costume cravate, un groupe de jeunes babillant gaiement, un couple d’amoureux, un clochard ronflant sur une banquette et je m’amusais à rêver leur histoire ravie de cette indiscrétion somme toute bien innocente. J’avais peut-être déjà en ces temps bénis une folle envie d’écrire la vie.

Ce matin-là, assis sur un strapontin en face de moi dans le métro bondé, un homme attira mon attention. Vêtu d’un complet blanc un peu large dont on devinait qu’il cachait un corps athlétique et de chaussures en daim brodés de motifs ethniques, il semblait endormi sous son chapeau à larges bords. Son visage aux traits aquilins était d’une beauté sans âge, une beauté sauvage, sa peau noire comme du charbon, lisse comme un miroir. Je n’arrivais pas à le quitter des yeux tellement il détonnait dans la routine du métro parisien. Quand il a soudain ouvert les siens, ses pupilles étonnantes, d’un bleu intense, ont happé mon regard. J’étais piégée, comme hameçonnée, hypnotisée. Naïve, j’ai cru pouvoir lui échapper en baissant les paupières et c’est alors que j’ai vécu je crois une vraie transmutation.

Une chaleur douce puis suffocante a progressivement gagné tout mon corps, des doigts de pieds jusqu’au cerveau. J’étais incapable de bouger, je n’en avais pas envie, il avait annihilé toute ma volonté. J’étais comme entraînée par une lame de fond, une vague de volupté lascive. Incapable d’échapper à cette sorcellerie, j’entrais doucement en transe, projetée dans une sarabande débridée au fin fond de l’Afrique noire. Portant un boubou blanc, un pagne noir enroulé sur la tête, l’homme me fixait de son regard translucide assis sur un trône en bois sculpté tel un roi thaumaturge ou un grand prêtre vaudou. Je transpirais dans la chaleur torride, sous le soleil noir, je vibrais sur la terre ocre au rythme de la musique ethnique et des chants gutturaux. Devant moi, les femmes se tortillaient sous des pagnes de couleur au tempo des tam-tams en secouant leurs seins nus provocant de jeunes hommes aux phallus cintrés de bois peint qui piétinaient, montaient et descendaient à un rythme endiablé. Mon démon ne me quittait pas des yeux. Sous l’emprise de cet homme, je vivais l’Afrique, dans une ambiance profane, et terriblement érotique. C’était comme si toutes les images, tous les films, tous les livres que j’avais lus sur le continent africain se condensaient dans mon cerveau. Projetée dans une autre dimension, je naviguais entre la folie et le sacré, entre le mythe et la superstition. Je vivais un moment d’abandon absolu au cœur de mes émotions, de ma sensualité, comme une délivrance et une apocalypse.

Je serais incapable de dire combien de temps a duré ce voyage agnostique au cœur de cette nature profonde et primitive mais, quand j’ai ouvert les yeux, en face de moi le siège était vide, l’homme avait disparu. Ma fièvre retombait, les pulsations de mon coeur ralentissaient doucement, l’étau autour de mes tempes se desserrait, mon ventre se relâchait et lentement je retrouvais le contrôle de mon corps. Je suis descendue du wagon en état de choc, à mi-chemin entre sidération et euphorie. J’ai monté les marches les jambes flageolantes, comme un automate, et l’air printanier a fini de me réveiller. Je venais de vivre une expérience mystique, cet homme aux pouvoirs surnaturels m’avait envoûté de son regard étincelant, il avait allumé une flamme, brisé un instant ma volonté, violé mon esprit cartésien et mon corps pétrifié sans même me toucher. Cette odyssée surréaliste dans le métro parisien reste encore aujourd’hui mon voyage le plus marquant et le plus exotique.

Ensuite, j’ai ressenti le besoin impérieux de boire un café dans un troquet pour me remettre les idées en place et atterrir pour de bon dans le monde réel. Mais, alors que j’avalais la dernière gorgée, j’ai cru apercevoir au loin une longue silhouette blanche chapeautée qui disparaissait au coin de la rue. Sans même réfléchir, je suis sortie en courant, abandonnant mes affaires et ma note et si le bistrotier ne m’avait pas rattrapée par un pan de mon manteau, je crois bien que je courrais toujours.

Corinne LN