21A - Jean-Pierre G. L'installation

L'installation.

Telle une abeille ou un bourdon,elle virevolte, hésite, s'avance, recule puis s’immobilise. Elle ferme un œil, jette un regard vers le vitrail qui projette ses éclats colorés et déplace tel personnage, aussi haut qu'elle, en modifie la position de telle sorte que face à l'entrée on se trouve capté par son regard.

L'installation se termine,Fanny ne voit personne,ne prête nulle attention aux rares quidams qui se sont introduits dans la chapelle du château au fond du grand parc.

Les commentaires se font à voix basse, à qui décryptera les intentions supposées de l'artiste ; il y a là aussi Fred,le correspondant de presse qui doit remettre son papier avant 19 heures, accompagné de madame l'adjointe aux affaires culturelles à l'initiative de cette exposition.

Fred demande s'il peut faire quelques photos.Fanny qui n'est pas sourde fait un signe négatif de la main: « non,pas le moment !... »

Un employé arrive avec une brouettée de sable ocre, s'apprête à en verser le contenu au sol ; elle lui montre où s'arrêter, saisit la pelle et d'un geste souple et large étale le sable sur le dallage dans un tapis uniforme et lisse.

Le jeune gars, mains sur les hanches, regarde admiratif cette frêle femme aussi à l'aise qu'un terrassier aguerri; elle lui rend son outil, il la gratifie d'un sourire accompagné d'un pouce levé à la facebook .

- Tu peux m'en apporter une autre et ça suffira » déclare t'elle amusée.

Le contraste des vêtements colorés des personnages renforcé par les éclats des vitraux attire le regard et suggère le mouvement: ça vit,ça bouge, l'émotion passe surtout quand Fanny enclenche la bande sonore : de l'appareil sortent des chants ethniques, chœurs d 'enfants sur fond de cora africaine.

Une fois encore elle marche lentement dans un ultime tour de piste, déplace un accessoire l'œil à demi-fermé sous la frange de ses cheveux noirs, fait trois pas de côté et déclare à l'adresse de Fred

- C'est bon vous pouvez faire des photos !...

Pause cigarette,bouteille d'eau , on sort prendre l'air sous les tilleuls ; elle adresse un large sourire à l'adjointe et Fred qui approchent pour l'interview.Sur un banc proche on s'installe pour un bref questions-réponses :

-Non pas de micro s'il vous plaît !

- ….................

- Oui j'ai toujours travaillé la terre

- ….........

- Non, aucune formation particulière, enfant je jouais à faire des figurines d'animaux et de personnages sans prétention; je les passais au feu et on jouait avec « comme les gosses aujourd'hui avec leurs playmobils en plastique »

- ….......................

- C'est venu tout naturellement, l'idée du mouvement de la transhumance vers un ailleurs ;

les humains ont toujours voyagé soit pour chercher la nourriture soit pour échapper aux calamités, la guerre, la famine, les catastrophes ...

- …..............

- Oh ! Il n'y a qu'à regarder autour de nous,ça n'est pas compliqué, dans les journaux, à la télé les migrants c'est notre quotidien non ?...Les peuples sont en quête de lieux plus accueillants moins dangereux pour leurs enfants; en fait,c'est l'histoire du monde.

- …...........

- Je crois que je n'ai rien inventé, il suffit d'ouvrir les yeux.Voilà !..

Fred range son carnet, la pause se termine, on demande aux curieux de sortir, la déléguée referme la lourde porte.

Après avoir récupéré ses sandales au fond de son grand sac, Fanny demande qu'on la raccompagne à son hôtel, au centre ville bruyant et encombré en cette fin d'après midi.

Demain vernissage, discours du maire ,flashes, buffet, champagne tiède et sourires aux caméras.

Mais ses galeristes,Gérard C. et Sophie seront là prêts à répondre aux rituelles questions.

Fanny ne les quittera pas et fera tous les efforts utiles mais déjà elle a hâte de retrouver son grand atelier et le jardin où se prélassent ses chats parmi les pièces dispersées au gré de ses humeurs.

Bercée par le chant du ruisseau elle songera à « la journée des amis » réservée aux proches loin des communiqués de presse et des questions insipides.Quelques accords de guitare, un pique nique improvisé, des enfants qui gambadent et font fuir les chats, les premières feuilles qui tombent et des projets qui se bousculent.

Son ailleurs à elle.

A la réception, on lui tend la clef de sa chambre, on l'a à peine regardée et c'est bien ainsi.

Elle tire les rideaux, se jette sur le lit et ferme les yeux.

Jean Pierre G.

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