21A- Lucie B- L'ailleurs intérieur

L’AILLEURS INTÉRIEUR

Assis bien tranquillement sur un banc public, le vieil homme regarde dans le vide. Il semble imperturbable, même quand nous nous excusons de prendre place près de lui. Même quand ma sœur prend des photos de nous, assises à ses côtés. C’est que le cadre est sensationnel : la vue derrière ce banc, en haut de la colline, englobe le port de Cobh. L’Atlantique y promène de grands navires.

Perdu dans ses rêves, à quoi peut bien penser l’Irlandais ? À son mariage célébré dans cette haute église devant nous. À l’être qu’il a aimé et qui n’est plus. Aux moments fantastiques vécus en sa compagnie, à tous leurs projets, réalisés ou non. Il en reste quoi ? Des images de bonheur, surtout. Oubliées les difficultés presque insurmontables, les douleurs ressenties, les fausses joies. Ne reste qu’un beau grand tableau du quotidien du foyer avec la vie des enfants, petits-enfants, autres membres de la famille, et des amis. La plupart du temps simple et heureuse, cette existence. Les projets importants ont somme toute bien réussi : la remise à neuf du vieux bateau de l’aïeul, l’intégration de l’enfant venu du Canada, le grand voyage de 6 mois sur les côtes ibériques.

J’imagine tout ça dans les yeux de l’inconnu. Aucune parole échangée. Sûrement, ma propre projection. Comment serais-je dans vingt ans ? Mélancolique comme l’Irlandais ? Ressassant mon passé et heureuse intérieurement ?

Dans son long manteau, avec sa casquette irlandaise, l’homme vit la dernière période de son existence. Elle durera un an, deux ans, quinze peut-être. Tout ce temps pour revivre son passé plutôt que de créer de nouveaux souvenirs.

Malgré mon envie de poser des questions au vieil homme, je ne tiens pas à le sortir de son univers mental; ce serait certainement un faux-pas. Je peux juste tenter de me glisser dans sa tête, sachant que ses pensées sont probablement à mille lieues de celles que j’imagine.

Alors, vite que je développe des moments inoubliables afin de les revivre en pensée dans quelques décennies. Allez maman, allez mes sœurs, allons inventer de nouveaux instants de voyage dans cette ville qui ressemble à Saint-Jean de Terre-Neuve avec ses rangées de maisons colorées sur les pentes de la ville.

Nous partons, il reste. Nos regards ne se sont pas croisés. Il n’a pas bougé. Son regard fixe est resté le même depuis notre arrivée il y a quinze minutes.

Je ne le saurai jamais si, finalement, l’Irlandais ruminait une mauvaise décision, pleurait une grande peine, ou célébrait tristement une vie remplie de joies. Mais il en est peut-être mieux ainsi.

Lucie Brien