21B - Bénédicte-Fredaine -

Soudain, à l’horizon

En mer, la nuit, sur un voilier, nord Sicile. Le vent s’est levé, la houle est puissante, la mer très agitée. Il fait nuit noire, les nuages plombent le ciel. L’inquiétude s’est invitée à bord, l’angoisse monte : la radio est brouillée (nous sommes bien avant l’époque de l’électronique et des GPS). Aucun moyen de communication avec un monde autre que le nôtre, minuscule -nous sommes quatre à bord- et enfermé sur lui-même. Je sens la peur me gagner, m’enserrer. Le vent hurle dans les haubans, nous avons pourtant réduit la voilure. Seul reste le tape-cul, cette petite voile arrière à l’appui précieux pour rester dans le lit du vent, ce qui stabilise l’embarcation, me dit-on. J’imagine aussitôt notre frêle coque couchée sur le flanc par une vague que le barreur n’a pas vue à temps, on peut dire que je vis déjà le naufrage. Pourquoi suis-je ici ? Que diable allai-je faire dans cette galère ? Ce n’est pourtant pas le moment de s’affoler.

L’obscurité est épaisse, elle colle à mes yeux terrifiés, brûlants de sel, pourtant écarquillés pour tenter de découvrir la côte. Mais Je ne vois rien, que le noir. Le vent s’engouffre dans la capuche de mon ciré, il résonne, je n’entends rien d’autre. Les trombes de pluie s’ajoutent aux paquets de mer que j’encaisse à chaque vague, je grelotte, je suis trempée jusqu’aux os, l’eau file entre mes omoplates, remonte jusqu’à mes coudes, pénètre à l’intérieur de mes bottes. Je commence à désespérer de la situation.

Mais pas le temps d’y penser. Par élémentaire prudence chacun d’entre nous, grâce à un solide mousqueton, s’est attaché à la ligne de survie qui court sur le pont du bateau. Au moins, si une vague me jette hors du bateau, j’y resterai attachée, je serai récupérable… C’est déjà ça ! Avoir peur, normal. Céder à la panique, hors de question, il faut agir. Il faut scruter vers le sud là où, probablement, se trouve la côte. Près ou loin ? Le courant est si fort que nos calculs préalables sont faussés. Nous devons impérativement détecter cette maudite côte dans cet enfer. Aucun d’entre nous n’oserait communiquer ce qu’il redoute à ses voisins. A l’intérieur, dans la cabine tout est sens dessus dessous, les objets qui n’ont pas été amarrés à temps, avant le coup de vent, sont brinquebalés avec fracas, suivant les embardées du bateau, les caprices des vagues croisées. La barre est devenue presque impossible à tenir, nous ne savons combien de temps nous pourrons résister. Enfin, la sage décision que j’appelais de mes vœux tombe : si aucune amélioration n’est survenue dans cinq minutes, nous nous mettrons à la cape. C’est-à-dire nez dans le vent, pour se maintenir dans toute la mesure du possible sur place, moteur à l’appui. Une bienfaisante détente survole mon angoisse. Enfin, le capitaine a décidé de ne pas lutter sans merci contre ces éléments en colère, de ne pas risquer bêtement notre peau !

Les nuages se déchirent un court instant, juste le temps d’apercevoir un effroyable flamboiement dans le ciel devenu couleur sang. C’est l’Etna. En éruption. C’est lui dont les caprices bouleversent la Méditerranée, la cause de ce coup de chien, c’est lui. A l’inquiétude succède chez moi un sentiment étrange : je suis rassurée puisque je connais la cause de ce mauvais temps, mais la hantise demeure intacte et la perplexité me gagne : comment allons-nous en sortir ? Je garde les yeux rivés sur l’emplacement présumé de la côte, tandis que je masque de la main les fulgurances du volcan en fureur qui m’éblouissent. Je perçois la tension de tout l’équipage dans cette quête improbable à travers une ombre d’encre.

Soudain des exclamations jaillissent, elles dominent tout le vacarme du vent, des vagues, des claquements dans les haubans : « Là, une lumière ! —Où ça ? —Là regarde, au ras de l’horizon ! » Je veux bien moi, je ne demande pas mieux mais l’horizon monte et baisse à une telle cadence avec cette mer déchaînée … Puis, oui, ça y est je vois, je distingue un petit serpent de lumière qui au ras de l’eau nous indique l’emplacement de la côte. C’est la ligne du chemin de fer qui figure sur la carte, il n’y a pas d’erreur possible, ah quel soulagement, et ceci juste au moment où nous nous apprêtions à déclarer forfait, à cesser de lutter. Et quel bonheur intense de trouver la mer apaisée dès le cap contourné. Nous sommes submergés par une immense joie, profonde ; nous rions, nous crions victoire, nous venons de vivre une aventure hors du commun qui renforce notre amitié et scelle notre amour de la mer.

Cette expérience sans précédent m’a fait connaître une griserie nouvelle : être si près du volcan en éruption, le voir chahuter l’univers à son gré, a été un spectacle d’une beauté grandiose, mais terrifiante. Terrifiante parce que nous ne sommes franchement pas bien gros face aux éléments déchaînés… Souvenir inoubliable d’un ailleurs que je garde profondément gravé en mémoire, et que je retrouve à chaque fois avec autant de force et de joie.

Fredaine ☐