21B - Valérie W - Fairhope

Hôtel Crimson Tide à Fairhope, Alabama. Sans me regarder, le réceptionniste me glisse une carte d’accès. Sur le badge, le numéro 813 me paraît un bon début. Pourquoi se penche-t-il vers la porte vitrée ? Ah oui, la Chevy Impala, poussiéreuse, terne, énorme, garée devant la bouche d’incendie. Bonne et fidèle voiture, increvable. Ce n’est pas la mienne mais je ne le détrompe pas. Il ne faut pas qu’il s’imagine que je viens de débarquer. Parti depuis des lustres, j’ai choisi cet endroit au hasard. Je souris bêtement, j’espère bien qu’il va finir par me reconnaître. Moment suspendu. Bref coup d’œil vers toute l’équipe locale de baseball coincée, agitée dans un minuscule poste de télé au-dessus du comptoir. Avant de retourner à sa déprime, le réceptionniste désigne d’un coup de tête son épaule gauche. L’ascenseur et sa moquette marron du sol au plafond. Une affiche pour la fête du lendemain. Invitation à se retrouver par milliers au Fairhope Christian Haven hall. Et ce soir, barbecue géant : venez nombreux ! Je suis certain d’être adoré.

Dans la chambre, une croix au-dessus du lit king size, une autre au-dessus du lavabo. Que c’est bon, cette ambiance midwest. La climatisation ronronne un peu trop fort. Le couvre-lit brun en chenille orange moisie riposte par un jet de poussière quand je m’y laisse tomber. Les bras en croix. Ne pas oublier de couper l’arrivée d’air froid. Now. La température monte en flèche. Je passe mon visage à l’eau froide sans regarder dans le miroir, cet homme brun, trente ans, une belle barbe douce et des yeux fatigués.

Mon père. Je n’ai pas sommeil. Qu’est-ce qui a changé ici ? Je suis impatient d’aller voir ça de plus près. Les bras repliés, les mains sous le crâne, je cherche dans les taches du plafond à repérer des animaux, des nuages et même des visages. Mon père, vous qui êtes aux cieux. Une mouche patine sur les carreaux embués de la salle de bain. Je finis par m’endormir. A mon réveil, et après quelques étirements je décide de rejoindre la veillée. Porte, ascenseur, lobby. « Je suis venu… ». Ça n’intéresse pas le réceptionniste qui fait un geste vague en direction de la sortie. La nuit s’illumine de mouvements anarchiques. Je me coule dans le courant de la foule. Comme un grand fleuve bruyant, il m’emporte avec force. Arrivé dans un grand champ à côté de la salle qui demain, accueillera le rassemblement, je m’approche d’un grand feu. Les joyeux convives passent et repassent, un verre de bière à la main. Certains mangent par terre. Une femme, la cinquantaine, s’esclaffe. Un homme rote bruyamment derrière moi. On me regarde, on me sourit. Des gens chaleureux m’invitent, m’entourent. Quand un grand verre atterrit dans ma main, un brouhaha salue ceux qui viennent de se remplir de… vin. Comme le mien. Un miracle ? Mais non. Les gens n’ont pas l’air surpris. Ils continuent à parler du temps qu’il a fait, qu’il fait, qu’il fera. De lui dépendent les récoltes des fermiers. Les éleveurs évoquent le bétail et les femmes parlent des enfants. Aux maris assis, les épouses apportent les plats. Des friteuses montent des parfums d’huile un peu rance. La rôtissoire envoie des effluves de viande nappée de sauce sombre et épaisse. Un chuintement continu accompagne le tournebroche. Quelqu’un gratte doucement les cordes de sa guitare, le bruit fait place à la musique et aux chants. Personne ne remarque les poissons grillés et les pains chauds amoncelés sur les tables désertées. Je me sens bien. Mes promesses sont tenues. Je distribue de tous côtés de larges sourires. A mon réveil, des enfants, certains accroupis, m’entourent. Je souris encore. Ils écarquillent leurs yeux clairs avant de s’enfuir. A mon tour de me lever du banc où j’ai passé la nuit.

Dans la grande salle du Fairhope Christian Haven hall, les gradins sont pleins. Je marche au milieu de tous ces croyants. Quel bonheur ! Une vraie communion avec le genre humain. Au milieu de ma déambulation, j’aperçois des T-shirts aux couleurs des Tea party et American Family association. Des revolvers passés dans les ceintures en cuir brut incrustées de turquoises. Ce n’est pas possible. Mon père. Mon père, vous. Vous qui êtes aux cieux.

L’orateur, peau orange, cravate rouge, costume bleu sombre, arrive pour chauffer la salle. Il y va de sa liste de croyances en brandissant sa bible. Un livre couvert de peau marron aux pages bordées d’or. Bien sûr. Bien sûr, la terre est plate, tout le monde sait ça. Ah oui, les vaccins ? Conçus pour vous éliminer si vous avez plus de 60 ans. Le gel des scintigraphies vous est administré pour pouvoir mieux vous surveiller et tracer tous vos mouvements. On vous ment. Seul l’homme à la peau orange connait la vérité. Suit une série d’injonctions : purifiez votre corps, priez, protégez-vous avec des semi-automatiques. Seule compte la famille. Il poursuit son credo : votre femme doit vous obéir ! Vos enfants doivent vous obéir. Apprenez-leur le chemin à suivre. Adhérez à la National Rifle Association. Le très haut a créé le monde en sept jours. Darwin est un sataniste. Le créationnisme doit être enseigné. La Bible est la source de toutes les informations à savoir. Les autres ? Brûlez-les. Vous appartenez à la race supérieure. Protégez le second amendement. Nous sommes le nouvel ordre mondial.

Je ne veux en entendre davantage. Je ne peux pas y croire. Père, pardonne-leur car ils ne savent pas. Ils ne savent pas ce qu’ils font, ce qu’ils disent. Des siècles d’histoire pour en arriver là. Je veux m’enfuir. Mais la foule en liesse me retient. Les visages hilares de gens heureux m’emprisonnent sur mon siège. A chaque fois que j’essaie de me lever, des bras m’agrippent et gentiment m’obligent à m’asseoir. Je ferme les yeux et me prends le front entre mes mains moites. Les heures passent. Je m’accroche à Galilée, à Avicenne, à Marco Polo, à Einstein. Marie Curie, où es-tu ? L’univers est une invention de scientifiques athées. La grand’messe finit par scander mon nom. N’y tenant plus, je crie :

- Je suis… enfin, je veux dire, il est mort sur la croix mais c’était pour une bonne cause. C’était pour que vous deveniez meilleurs. C’était le deal. Vous deviez vous aimer les uns les autres. Vous deviez aller de l’avant …

Ma voix se perd dans les applaudissements. Avant la fin du jour, des sièges commencent à se vider. Le dernier intervenant salue la foule fervente. Des gens me prennent en photo avec eux. Pour le souvenir. Le monde extérieur n’existe pas. Sur mes joues, mes larmes coulent. De mes mains coule le sang de blessures anciennes. Le dessus de mes chaussures est imprégné de taches sombres. Une ombre de croix couvre mon épaule. J’ai mal. Maman ? Justement, elle fait une apparition. Elle me sourit légèrement, resserre ses voiles bleus. Je pleure tout bas.

- Tu le savais ? Tu savais toi, que le monde avait mal tourné. Quand j’ai rendu la vie et ouvert les yeux de Lazare, c’était pour qu’il voit, qu’il entende, qu’il comprenne. Ce n’était sûrement pas pour noyer sa descendance dans cet obscurantisme… Il faut faire quelque chose….

- Finis ta prière, dit maman. Et sèche tes yeux. Everything is going to be allright now…. Tout va bien se passer. Demain, tu trouveras de l’espoir dans une autre partie du monde.

Elle disparaît lentement enveloppée de douceur. J’aurais aimé qu’elle me réconforte, qu’elle me prenne dans ses bras. Mon père, vous qui êtes aux cieux. Je range mes évangiles, le pain, le vin et les poissons dans un petit sac de toile. Où aller ? Avec mon maigre bagage, je gagne le nord de la ville en direction de l’ouest, vers les grandes plaines. Mais là-bas, des nuages s’amoncèlent. Fumées d’incendies ? Des brumes nocturnes ? Plus loin, des croix brûlent. Des cris. Quelqu’un pleure dans l’obscurité d’un jardin asséché. La nuit sur le pays se laisse tomber comme un sac lourd de tonnes de charbon sur un paillasson d’herbes brûlées. Ma peau s’assombrit. Les trois hommes blancs aux santiags, t-shirts, jeans et stetson noirs qui viennent vers moi, pointent le canon noir de leurs armes vers la région de mon cœur. Je suis seul pour leur faire face. Mes mains vides se tendent vers le ciel. Mon père, délivre-nous du Mal.