21C - Bruno - Mon ailleurs

Depuis que l’on sait la Terre ronde, on peut aller partout découvrir ses splendeurs. On en a classé les « merveilles », énoncé cent contrées qu’il faut absolument avoir visitées, vanté les destinations de rêve à grands renforts d’offres promotionnelles. L’ailleurs est une marchandise, un plat cuisiné, prêt à consommer. Il est pourtant un lieu plus précieux à mes yeux que ces contrées prémâchées, un « pays éloigné » que j’aime à retrouver. C’est un morceau de banlieue, moins qu’un quartier : une rue. Une rue toute droite et pavée à l’ancienne. Les voitures y sont rares, les piétons m’y sourient. J’en sais les moindres détails. Le matin, j’emprunte son trottoir bordé de pavillons de pierres meulières et leurs jardins fleuris, chaque année embaumés de lilas. De temps à autre, tout en marchant, je me hisse sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir par dessus le muret d’enceinte ou la haie bordant le jardinet l’intérieur des habitations. J’y vois parfois leurs occupants. Ils me sont devenus familiers : ici une mère et sa fille dans leur salon, là un couple âgé qui déjeune en cuisine. Plus loin, la rangée de pavillons s’interrompt pour laisser place à un terrain vague encadré de murs couverts de lierre. À travers le fer forgé du portail fatigué censé en interdire l’accès, le spectacle m’est donné chaque matin de la végétation luttant contre l’invasion de gravats épars. Jour après jour, je guette l’avancée des herbes folles, parfois contrariée le lendemain par l’arrivage d’un récent amoncellement de vieilles briques ou de débris pierreux. Selon mon humeur, je prends fait et cause tantôt pour les unes tantôt pour les autres. Puis vient une villa, dominant la rue de ses grands airs, aux fenêtres sombres. C’est là qu’habite Ingrid. Je la côtoie tous les jours. Ses yeux sont malicieux, son rire est une cascade. La journée terminée, son sourire s’efface, son visage ternit, elle repart en silence rejoindre sa villa. L’habitation suivante est moins qu’une maison : une simple cabane aux murs de planches et couverte de tôles. L’hiver et par grand froid, une fumée chemine au dessus de son toit. Je n’en ai jamais vu l’habitant. Je l’imagine âgé, assis dans un fauteuil, emmitouflé, devant un petit poêle à bois. Le soir venu, je chemine à rebours sur le trottoir opposé, celui de la rue offrant son côté industrieux. La scierie salue mon passage au cri strident des lames mordant le bois et par le parfum puissant des essences tranchées à cœur. Je ralentis le pas devant l’atelier de mécanique, dont l’ouverture sur la rue laisse s’échapper en été un air frais chargé de l’odeur à la fois étrange et enivrante de graisse, mâtinée de relents métalliques. J’accélère l’allure devant l’entrepôt suivant, dont la cour déserte et inquiétante excite ma curiosité. Il me semble certains jours y apercevoir une silhouette menaçante dans l’un de ses recoins sombres. Plus loin, au pied d’un modeste immeuble d’habitation, la devanture engageante de l’épicerie aux rayons bariolés attire immanquablement mon regard. Je me laisse tenter parfois par les sucreries colorées alignées sur les présentoirs près de la caisse et reprends mon chemin en trottinant de contentement naïf. Je connais cette rue par cœur pour l’avoir empruntée chaque journée d’école.

Cette rue a changé, comme les ans nous changent mais j’y reviens souvent le soir des mauvais jours. J’y retrouve en pensée ma jeunesse insouciante. Cette rue est pour moi un refuge apaisant, qui adoucit mes rêves et charme ma mémoire plus que tout autre lieu que j’aurais arpenté.